‹ Saint Thomas d'Aquin, patron des écoles catholiquesChapitre 60 sur 85 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Crevit mecum miseratio.

Job., XXXI, i8.

Cum his qui odcrunt pacem cram pacificus . Ps. cxix, 7.

La commisération a grandi avec moi...

Et j'étais pacifique avec ceux qui n'aimaient point la paix.

Une âme vraiment humble est, par là même, pleine de charité. Pénétrée de la connaissance de ses misères, croyant ne mériter que rebut et mépris, elle conçoit une haute opinion du prochain, le traite avec respect, s'abstient d'en mal juger, supporte ses défauts, excuse ses intentions lorsque les actes sont manifestement blâmables, et lui rend enfin toute sorte de bons offices.

Tel érait notre saint docteur. En lui, la charité fut toujours, comme la décrit saint Paul, généreuse, douce, patiente, sans amertume, sans jalousie, sans orgueil, sans le moindre égoïsme, etc., etc..

La tradition rapporte une anecdote charmante, dont il fut le héros n'ayant encore que dix ans.

C'était pendant les vacances qui suivirent son séjour au Mont-Cassin ; la famille d'Aquin habitait alors le château de Lorette, en Calabre. Une affreuse disette désolait le pays; les récoltes avaient manqué, et chaque jour une foule de malheureux affamés assiégeaient les portes de la demeure seigneuriale. Le jeune Thomas, qui, dès sa plus tendre enfance, avait ouvert son cœur à la charité, se fit, en cette circonstance, le distributeur des aumônes paternelles. Bientôt même il devint l'intercesseur des pauvres auprès de ses parents, et son éloquence persuasive, jointe aux charmes de sa personne, obtenait sans peine tout ce qu'il voulait.

Cependant la souffrance des indigents augmentait toujours, et, bien que le petit comte en vînt à se priver d'une partie des mets qui lui étaient servis, il ne put subvenir à tant de besoins. Après Lavoir rendu généreux, éloquent, inventif, la charité le rendit audacieux, et même, — le dironsnous ? — un peu coupable!... Mais y eut-il vraiment faute? La bonne foi, le consentement tacite d'un père et d'une mère très secourables, n'est-ce pas assez pour le justifier? D'ailleurs, une telle faute compte à coup sûr parmi celles dont on peut dire : felix ctilpa, heureuse faute ! Oui, heureuse vraiment, puisqu'elle appela... un miracle !

Le jeune Thomas se glissait donc clandestine-

ment dans les offices, enlevait avec adresse les aliments qui lui tombaient sous la main et allait les porter aux pauvres. Quelques domestiquasse plaignirent au seigneur d'Aquin des prodigalités de son fils. Le comte ne comprit pas d'abord, ou feignit.de ne pas comprendre; mais enfin, sur de nouveaux griefs du majordome alarmé, il résolut d'intervenir et de saisir le petit voleur en flagrant délit de larcin.

''< Un jour que Thomas s'en allait furtivement à travers les corridors de l'antique château de Lorette, emportant dans un pli de son manteau le butin de la charité, il fut tout à coup arrêté par la rencontre inopinée de son redouté seigneur et père. Celui-ci, fermant le passage, lui commanda de découvrir ce qu'il cachait avec tant de soin. Troublé par le regard et la voix du comte, Thomas laisse retomber le pan de son vêtement : il ne s'y trouve que de belles et odorantes fleurs, qui tombent à ses pieds. A la vue du prodige, Landolphe, ému jusqu'aux larmes, embrasse son fils avec transport, et lui permet de suivre désormais l'inspiration de sa charité, tant qu'il restera une obole ou un morceau de pain dans le vieux manoir des Sommacle. »

Job, le saint patriarche de l'Idumée, disait à ses amis : La commisération a grandi avec moi depuis mon enfance. Thomas d'Aquin eût pu tenir le même langage. Aux jours de sa vie religieuse, « plein de compassion pour les pauvres, il leur

donnait jusqu'à ses tuniques et autres objets à son usage, ne consultant dans ses largesses que les élans de son cœur. Il ne se réservait aucun superflu, sachant que tout superflu doit, par l'ordre du Seigneur, être employé au soulagement de l'indigence. Il ne songeait même pas au lendemain, quand il s'agissait de secourir un de ses semblables réduit à la nécessité. »

La charité qui, appliquée à l'aumône, s'appelle bienfaisance, revêt une autre forme dans les relations de la vie sociale, et prend le nom de bénignité, de douceur.

Ici encore nous trouverons à nous édifier, en feuilletant les anciens mémoires.

« Ce docteur était admirable de bénignité, tout suave en paroles et libéral en action, montrant à tous quel esprit habitait son âme, et s'épanchait sur ses lèvres en une incomparable douceur. A voir le tour de sa conversation, on pouvait lire la sainteté de son intérieur. Lui qui ne savait pas pécher s'insurgeait avec vigueur contre le péché, et par amour pour la justice et pour le salut du prochain, voulait que tout homme en charge s'élevât contre le mal. Mais, tout ensemble persécuteur de la faute et libérateur du coupable, il faisait en sorte que la faute eût sa répression immédiate, et que le coupable ne pérît pas. Estimant l'innocence et les dons naturels des autres à l'égal, au-dessus même de ses propres qualités, Thomas

croyait difficilement aux défauts du prochain. Toutefois, s'il était constant que la faiblesse humaine eût amené quelque chute, il pleurait la faute, comme s'il l'eût commise. Jamais il ne contrista personne par une parole d'emportement ou de mépris. »

Bel éloge ! Car, dans les joutes de l'école, au fort de la discussion, lorsque, en possession de la vérité, on se voit aux prises avec un contradicteur présomptueux et opiniâtre, qu'il est aisé de s'échapper en termes vifs et mordants ! Saint Thomas se tint toujours très éloigné de cet écueil; jamais il ne se prévalut de la supériorité de sa science pour en imposer à un antagoniste. « Dans les disputes scolastiques, dit saint Antonin, il répondait sans emphase, estimant beaucoup ce qui lui était proposé, donnant son avis et marquant son sentiment avec toute la déférence imaginable. »

« Ses écrits témoignent d'une modération admirable et des plus grands égards pour ceux-là mêmes dont il combat les erreurs avec une inflexible fermeté. Et quand il rapporte les opinions des écrivains ecclésiastiques, surtout des Pères de l'Eglise, avec quel respect il le fait ! Si quelqu'une de leurs affirmations paraît prêter le flanc à la critique, il s'efforce de lui trouver un sens bon, admissible, qui l'exempte du reproche d'erreur. Si cela même n'est pas possible, il dira simplement : V auteur a excédé. »

Un dimanche des Rameaux, Thomas prêchait en l'église de Saint-Jacques, à Paris, lorsqu'un bedeau de la Faculté des arts, nommé Guillot, fendit la foule, et, se plaçant en face de la chaire, commanda au prédicateur de faire silence, afin qu'il pût lire au peuple un avertissement, de la part de ses maîtres. Le saint se tut, et lui donna tout le temps de lire une satire sanglante, remplie de calomnies et d'injures contre l'état religieux. Après que cet homme eut achevé, l'orateur reprit son discours, au point où il l'avait laissé, et continua avec une humilité et une patience qui édifièrent autant les fidèles que la lecture du libelle diffamatoire les avait scandalisés.

Les auteurs font une mention particulière du calme inaltérable que garda notre saint durant la furieuse tempête soulevée par les clercs séculiers contre les religieux mendiants. Il gémissait en secret, il priait et pleurait devant son crucifix ; et si, par ordre de ses supérieurs, quittant les hautes et pacifiques régions où il se tenait d'ordinaire, l'Ange de l'école descendait dans l'arène, pour venger la justice et la vérité, toujours il combattait avec des armes courtoises. L'ennemi terrassé, le vainqueur lui tendait généreusement la main.

Le fait qui suit, attesté sous la foi du serment par des témoins oculaires, est trop à la louange du Docteur angélique pour n'être pas cité intégralement. Laissons-lui sa forme antique :

« Un religieux devait être examiné pour la

licence par le chancelier de Paris, et répondre dans l'après-midi, selon l'usage, à différentes objections. Il émit une opinion contraire à une vérité, que le saint docteur avait précédemment établie dans son cours, et il la défendit avec un esprit altier et suffisant, comme s'il eût voulu braver son maître. L'homme de Dieu, plein de patience, n'estima point qu'il y eût préjudice à son autorité dans la contradiction d'un théologien novice encore ; en homme vraiment humble et magnanime, sans tenir compte de l'injure personnelle, il revint au couvent aussi calme à l'extérieur qu'il l'était dans le fond de son âme. Mais ses disciples et ses compagnons, indignés d'une telle insolence, lui dirent :^« Maî- « tre, nous avons été gravement offensés en votre « personne, parce qu'il n'était pas permis à ce ''< religieux de parler ainsi contre votre opinion ; --< et vous, Maître, vous ne deviez pas supporter ''< devant tous les docteurs de Paris cette attaque ■' à la vérité. » Frère Thomas répondit: « Mes 'r fils, il m'a semblé qu'il fallait épargner ce débu- « tant, et ne pas le couvrir de confusion en pleine '< assemblée. Quant à ma doctrine, je ne crois pas ■''' qu'elle puisse être solidement attaquée par aucun " docteur, parce qu'avec Taide de Dieu, je l'ai 'r appuyée des autorités des saints, et de raisonne- '■< ments conformes à la vérité. Si toutefois les ■'r Frères le jugent utile, je pourrai suppléer demain ''' à l'omission d'aujourd'hui. »

« Le lendemain, en effet, on se réunit de nou-

veau dans le palais de l'évoque, et Frère Thomas s'y trouva avec les mêmes auditeurs et ses étudiants. Le licencié répéta ses propositions de la veille sans atténuation aucune. Frère Thomas dit alors avec tout le ménagement possible : « Maître, l'opinion que vous défendez ne peut « être soutenue sans erreur, parce qu'elle est « contraire à tel concile; il faut donc parler autre- « ment. » L'argumentateur se mit à présenter sa thèse sous une autre forme, sans la modifier quant au fond. Frère Thomas le pressa de nouveau, lui opposant toujours les paroles du concile. Il fmit par le contraindre à confesser son erreur, et à demander humblement d'être éclairé. « C'est « bien, » dit alors Fr. Thomas, et il lui expliqua clairement ce qu'il fallait tenir pour vrai. Tous les maîtres admirèrent la tranquillité d'âme et la modération de langage du saint docteur, reprenant un adversaire comme il eût instruit un disciple. »

L'Esprit-Saint a dit : Mon fils, conserve^ votre âme dans la douceur. Fidèle à cette recommandation, saint Thomas jouit abondamment de tous les avantages que procure la vertu de douceur, avantages qu'il énumère dans ses écrits.

« La douceur chrétienne, issue de la charité, nous prépare à la connaissance de Dieu, parce qu'elle rend notre âme maîtresse d'elle-même, et, lui faisant réprimer la colère, l'empêche de résister à la vérité. Elle nous rend ensuite agréables à Dieu et aux hommes ; à Dieu qui réside avec

complaisance dans une âme remplie de la mansuétude de Jésus-Christ, aux hommes qui se laissent gagner sans peine par les prévenances de la charité. »

Bienheureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre, c'est-à-dire, d'après des commentateurs autorisés, les cœurs de leurs semblables. L'influence réelle du Docteur angélique sur tous ceux qui l'approchèrent, n'avait-elle pas en grande partie pour cause la douceur dont toute sa personne exhalait le parfum? Nous le croyons sans peine.

Pour terminer enfin par un témoignage dont personne ne suspectera la valeur, saint François de Sales, ce type admirable de la douceur chrétienne, appelle Thomas d'Aquin « l'âme la plus douce et la plus humble qui fut jamais. »

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