SAINTES AFFECTIONS DE LA FAMILLE
De nos jours encore, combien de cloîtres, s'ils pouvaient parler, nous révéleraient de semblables secrets !...
Quand Thomas d'Aquin entrait à dix-sept ans dans l'ordre de Saint-Dominique, sa famille, en le perdant, pour parler selon le monde, faisait en réalité un gain immense. Nous avons vu comment il fut pour ses sœurs l'instrument providentiel de leur salut et de leur sainteté. Les deux comtes, ses frères, virent leur existence rompue par une fm prématurée. Pourrait-on soutenir qu'à aucun titre ils ne durent aux prières de leur saint frère, les sentiments chrétiens qui rendirent leur mort précieuse aux regards de l'Eternel?
Pour la comtesse Théodora, son nom disparaît de l'histoire, peu après la sortie du saint de la tour de Rocca-Secca ; il est à croire qu'elle précéda ses enfants dans la tombe. Elle aussi, revenue à de meilleurs sentiments, dut bénir maintes fois la vocation de son fils.
Saint Thomas supporta avec un calme inaltérable les malheurs domestiques par lesquels il plut à Dieu d'éprouver la Maison d'Aquin. Ce calme, observent les plus anciens biographes, l'accompagnait sans cesse, même quand lui parvenait la nouvelle d'un deuil de famille. <-' Alors, selon la déposition de Barthélémy de Capoue, il ne chan-
Lgeait ni de visage, ni de regard, ne donnait aucun signe de douleur en parole ou en acte, mais, conservant la sérénité et la quiétude de ses traits, se
contentait de demander des messes et des prières pour ses neveux ou autres défunts, et lui-même priait pour eux. »
Cette impassibilité apparente, qu'on aurait tort d'attribuer à l'indifférence, provenait uniquement de ce que l'âme de saint Thomas habitait ces hauteurs où ne parviennent que comme des échos lointains, les gémissements de la terre et l'explosion des douleurs humaines.
Et, en effet, la tristesse du chrétien, en face d'une tombe fraîchement ouverte, n'a rien qui ressemble à la désolation de ceux qui n'ont plus d'espérance.
Nous pleurons nos morts, soit : c'est un soulagement que nous accordons à la nature, soulagement que le Christ a lui-même consacré par ses divines larmes sur le tombeau de Lazare. Mais nous nous consolons dans l'espoir de retrouver un jour au sein de Dieu ces âmes que nous avons aimées ; et, à proprement parler, le seul véritable sujet de larmes, c'est la crainte, — si malheureusement elle est fondée, — que des êtres chéris aient comparu devant le souverain Juge en état de péché mortel.
Or, telle était Tanxiété de notre saint, après le trépas de ses infortunés frères. Leur vie s'était écoulée dans la dangereuse profession des armes et la vanité des jouissances du siècle ; leur conduite à son égard, quand, jeune novice, il les avait vus tendre un piège infâme à sa vertu, lui faisait craindre que leurs âmes ne fussent restées attachées