CHAPITRE VII
Hcec rcquies mea in sceculiim sx:uli.
Ps. cxxxi, 14.
C'est ici que je reposerai pendant les siècles des siècles.
Urbain V, devenu tout à coup si libéral envers l'ordre, poussa la condescendance jusqu'à régler lui-même le mode de transport. Il dit à Frère Elle : « Enveloppez de riches étoffes la tête et le corps du saint, et placez-les dans un coffre à l'extérieur duquel vous ferez peindre mes armes. Vous y attacherez la bulle spéciale de translation. Recouvrez le tout d'un sac noir ou brun, et faitesle porter par deux Frères. Vous-même, avec votre compagnon, vous le suivrez à la distance d'une demi-journée, de manière que vous dîniez à l'endroit où ils étaient le matin, et soupiez là où ils auront dîné. Vous conviendrez avec eux de cer-
320 LIVRH II -- GLORIMCATION DE SAINT THOMAS
tains signes, afin de savoir s"il ne leur est arrivé rien de fâcheux. En arrivant près de Toulouse, déposez les reliques dans la chapelle dite de Ferctra, et attendez que le clergé et le peuple viennent les y chercher, pour les introduire avec pompe dans votre église. »
Les dispositions du pontife furent suivies de point en point. Aux portes de Florence, ville alors en guerre avec les cités voisines, on arrêta les deux Frères et on les fouilla; mais l'âne porteur du précieux fardeau passa sans être remarqué. Il en fut de même à la sortie, et on arriva sans obstacle à Bologne. Là, le cardinal d'Albano, parent du pape et vicaire apostolique, envoya aux deux Frères son auditeur Gérard Testa, avec une escorte d'honneur, qui les accompagna jusqu'à Rivoli. On était à la fin de novembre : une protection manifeste planait sur les pieux voyageurs et sur l'animal chargé des reliques. Les Frères arrivèrent à Prouille la veille de Noël, et le corps de saint Thomas demeura un mois dans le monastère des Filles de saint Dominique, à l'insu de tout le monde. Pendant ce temps, on faisait à Toulouse les préparatifs d'une réception magnifique. Voici, d'après un témoin oculaire, quelle en fut l'ordonnance :
« Nous partîmes de Prouille, et sur le seuil même du monastère, une jeune fille qui était regardée comme morte revint à la vie. Le vendredi 26 janvier nnim nous arrêtâmes à Avi-
gnonet, et le samedi à Villefranche pour y célébrer la messe. Pendant notre station à Montgiscard, furent guéris une vieille femme paralytique et un jeune garçon aveugle, sourd et muet.
« Le dimanche 28 janvier, au lever du jour, le saint corps fut déposé dans la petite chapelle de Feretra, hors des murs de Toulouse. C'est là que vint, avec grande dévotion, le prince Louis, duc d'Anjou, frère du roi de France Charles V. Il était escorté d'une nombreuse suite de nobles, et de religieux en vêtements sacerdotaux, portant des reliques. Venait après eux une multitude de clercs et de fidèles, évaluée à cent cinquante mille personnes ; plus de dix mille tenaient en mains des flambeaux allumés. Dans le cortège marchaient les archevêques de Toulouse et de Narbonne, le« évêques de Lavaur, de Béziers et d'Aire, les abbés de Saint-Saturnin et de Simorra, tous avec leurs insignes pontificaux. Sans la guerre qui désolait alors ces contrées, un plus grand nombre de prélats eussent été présents; ils . envoyèrent des lettres d'excuse. L'éloge du saint fut prononcé par le curé de la Daurade, docte et éloquent prédicateur, et par l'archevêque de Narbonne.
« Sous un magnifique dais de drap d'or, donné par le duc d'Anjou, et porté par lui-même avec les plus nobles seigneurs, s'avançait le saint corps, placé sur les épaules des religieux. On remarquait en outre six riches étendards, dont deux aux armes du roi, les autres aux armes du pape, du duc
d'Anjou, de la cité toulousaine et de la famille du saint. — La maison d'Aquin portait de gueules à trois bandes d'or.
« La messe fut chantée solennellement dans réglise des Prêcheurs ; à l'offrande, le duc Louis présenta cinquante francs d'or — environ six cent cinquante de notre monnaie — et promit d'en donner mille autres pour une châsse plus riche. Enfin, la fête fut si belle que de mémoire d'homme on n'avait rien vu à Toulouse qui en approchât. »
L'anniversaire de cette translation se célèbre dans l'ordre de Saint-Dominique, le 28 janvier de chaque année ; il se célébra pareillement à Toulouse pendant plus de quatre siècles.
' Pour être agréable au roi de France, et dédommager l'université de Paris de n'avoir point le corps de saint Thomas, le pape Urbain V avait concédé au couvent de Saint-Jacques le grand os du bras droit. La cérémonie de réception se fit le 13 juillet de la même année 1369, et commença dans l'église Sainte-Geneviève, où se trouvait une affluence considérable de prêtres et de fidèles, en présence du cardinal de Beauvais, de huit archevêques et évêques, et de trois abbés mitres.
Le roi très chrétien fit son entrée ; il était suivi de trois reines : Jeanne, son épouse, la veuve du roi Jean le Bon, et la veuve de Philippe de Valois. A leur suite marchaient tous les princes du sang et grand nombre de seigneurs.
Frère Elle, Général des Prêcheurs, en habits sacerdotaux, se présenta devant Charles V. « Sire, lui dit-il, pour vous rendre hommage, notre Chapitre général m'a chargé, à titre de Maître de l'ordre, d'offrir à Votre Majdsté ce bras de saint Thomas. C'est avec joie que je m'acquitte de cette mission. Je vous jure que ce bras est parfaitement celui de Thomas d'Aquin; pour l'attester, je m'incline devant lui et le vénère. »
Le roi reçut à genoux l'insigne relique, et la remit au cardinal de Beauvais. On se rendit alors processionnellement à Saint-Jacques ; le cardinal y célébra la messe, et trois sermons furent prononcés en même temps : l'un à l'église, pour la Cour ; le second dans le cloître, pour les Frères, et le troisième pour le peuple, sur la place située devant l'église.
Charles V se distingua par ses largesses, et voulut que la chapelle de Saint-Thomas, dans laquelle il plaça de ses mains le bras du grand docteur, portât désormais le nom de Chapelle royale.
La sainte relique y demeura jusqu'à la tourmente révolutionnaire : les derniers Dominicains de Saint- Jacques, chassés de leur asile, sauvèrent le précieux trésor avec les autres richesses spirituelles de leur église, et le confièrent au duc de Parme. Plus tard, la fille de ce prince, se faisant Dominicaine, apporta l'os de saint Thomas au monastère de Saint- Dominique et Saint-Sixte, à Rome, où il demeura jusqu'en 1873. Pi® ^^ étant tombé gravement ma-
lade, le demanda par dévotion. L'année suivante, où l'on fêtait le sixième centenaire de la mort du saint docteur, Pie IX fit placer ce bras dans un superbe reliquaire; et, comme le monastère des religieuses avait été supprimé, il le remit aux Pères dominicains, pour enrichir leur église de Sainte- Marie-sur-Minei"ve.
Le couvent de Saint-Dominique de Naples, qui renfermait la chapelle de Saint-Nicolas, si pleine pour Thomas d'Aquin de consolants mystères, hérita de Fos principal du bras gauche. Mais en 1604, à la suite d'une peste effroyable, pendant laquelle le peuple napolitain avait reconnu la bien faisante intervention de saint Thomas, la relique fut transportée en triomphe à l'église métropolitaine, où elle est restée.
Chaque année, les Frères Prêcheurs vont la chercher en procession pour l'exposer dans leur église le jour de la fête, et le lendemain ils la reportent avec la même solennité.
Plusieurs villes et de nombreux couvents obtinrent enfin, à des titres divers, d'autres reliques, mais moindres, du saint docteur.
Quant à Toulouse, elle montra bien que le pape .Urbain V avait dit vrai, en affirmant que saint Thomas y serait dignement honoré. Dès 1379, sa fête était de précepte; les capitouls venaient en grande cérémonie assister à la messe solennelle dans l'église des Prêcheurs, et offraient au saint,
en exécution d'un vœ'u, deux cierges pesant cent livres chacun.
Plus tard l'université toulousaine adopta, une des premières, la confrérie de la Milice angélique, en y ajoutant certains règlements propres à maintenir parmi ses membres la pratique d'une vie parfaitement chrétienne.
Pendant les guerres de religion, Toulouse demeura six jours au pouvoir des calvinistes. L'église des Frères Prêcheurs fut saccagée, et la châsse de saint Tliomas dépouillée de ses richesses; mais, par une protection qui tient du miracle, les ossements restèrent intacts, comme l'atteste un procèsverbal de 1587.
Grand avait été l'outrage fait au saint docteur, bien que le peuple n'y eût point pris de part; magnifique fut la réparation.
Grâce aux libéralités de la province entière de Toulouse, du clergé de France et du roi Louis XIII, fut construit dans l'église des Frères Prêcheurs, un chef-d'œuvre de l'art, qu'on appela le Mausolée de saint Thomas cCAquiii. Il n'en reste plus un seul vestige, même dans les musées. Voici du moins la description qu'en donnent les Annales archéologiques :
« Dans l'abside, deux Frères dominicains, Claudius Borrey et Jean Raymond, architectes et sculpteurs, avaient érigé de 1623 à 1627, pour lés reliques de saint Tliomas d'Aquin, un immense tombeau, décoré de plusieurs ordres de colonnes
et montant jusqu'aux voûtes. Ce monument, de forme quadrangulaire, présentait à son soubassement quatre autels sur lesquels quatre prêtres pouvaient à la fois célébrer la messe. Au centre, les os du saint docteur reposaient dans une châsse d'argent, exécutée par des orfèvres de Paris. La tête était à part, dans un reliquaire de vermeil. Huit colonnes de marbre, dont les deux plus belles étaient un présent du duc de Nevers, garnissaient les parois du splendide mausolée. Dans les niches creusées entre les colonnes, se trouvaient les statues de la Vierge portant le Christ, de saint Antonin de Florence, de saint Pierre martyr, d'Albert le Grand, de saint Thomas d'Aquin, qui tenait un ciboire, et celle de saint Dominique, la plus estimée de toutes ; il y avait aussi des figures d'anges, et une quantité infinie de sculptures et de peintures. »
L'inauguration du mausolée eut lieu le jour de la Pentecôte 1628, avec une magnificence qui ne le cédait en rien aux fêtes brillantes de 1369. Pendant huit jours, les fidèles se pressèrent enfouie devant les reliques; les louanges du grand docteur retentirent en diverses langues, et des joutes théologiques furent célébrées, en présence du Père Sicchi, Maître de l'ordre, et du prince de Condé, non moins remarquable par sa science que par sa valeur.
Quelques années après, Anne d'Autriche, reine de France, visitant Toulouse, y vénéra le chef de
saint Thomas. Elle revint en 1659, et désira voir de nouveau la sainte relique. « J'eus l'honneur de la lui présenter, raconte le Père Percin. La Reine me dit : « Voyons si la tête sent bon, comme l'autre « fois que je la vis. » Et quand elle l'eut baisée avec grand respect, elle ajouta : « Cette odeur est douce « et donne de la dévotion. »
L'évêque de Montauban lui dit alors : -'< J'ai autrefois lavé la sainte relique dans l'eau bouillante, et bien que je renouvelasse l'eau à plusieurs reprises, l'odeur persistait toujours et se communiquait à l'eau. »
Pour achever l'historique du corps de saint Thomas à Toulouse, nous ne saurions mieux faire que de reproduire le résumé qui sert d'appendice à l'article de la Translation de saint Thomas, dans la nouvelle édition de V Année dominicaine :
« Les ossements de saint Thomas d'Aquin reposèrent en paix « au milieu de ses Frères », selon son désir exprès, jusqu'aux mauvais jours de la Révolution. Le 11 juin 1790, en présence de Hyacinthe Sermet, évêque schismatique de Toulouse, et de son clergé constitutionnel, la municipalité de Toulouse soumit à une translation d'un nouveau genre les reliques de saint Thomas. Nous devons dire qu'autant que cela était possible à des laïques et à des prêtres révoltés contre le pape, cette translation s'accomplit avec décence ; les
hommages sincères de la population n'y firent au moins pas défaut.
« Le corps et la tête de saint Thomas furent portés dans les cryptes de l'église de Saint-Sernin avec les reliquaires dans lesquels ils étaient renfermés ; mais bientôt on se souvint de la richesse matérielle de ces reliquaires, et le 27 juillet 1704, la châsse fut dépouillée de l'or et de l'argent qui la recouvraient. Trésor mille fois plus précieux, les saintes reliques furent providentiellement respectées.
« En 1795, dans un intervalle de paix, M. du Bourg, vicaire général de Mgr de Fontanges, procéda aune vérification des saintesreliques.il reconnut leur intégrité, et, devenu évêque de Limoges, il put, en 1807, assister à un second examen fait par l'ordre de Mgr Primat, archevêque de Toulouse, examen dans lequel les reliques de saint Thomas d'Aquin et toutes les autres conservées dans l'église de Saint-Sernin furent reconnues authentiques et offertes de nouveau à la vénération des fidèles.
« En 1825, le corps du saint docteur, placé dans une châsse nouvelle, fut élevé au-dessus de l'autel du Saint-Esprit, au fond de l'abside, et, en 1852, la tête de saint Thomas, retirée du buste de bois doré dans lequel elle était renfermée depuis la Révolution, fut mise dans un riche reliquaire. A cette occasion, le T. R. P. Lacordaire, que Dieu avait suscité pour rétablir en France l'ordre de
Saint-Dominique, fut prié de faire le panégyrique du grand docteur, et, de ce jour, il fut décidé que les Dominicains auraient un couvent dans cette ville, qui avait été le berceau de leur ordre. L'année suivante, ce projet devint une réalité.
« Enfin, le 24 juillet 1878, Mgr Florian Desprez, archevêque de- Toulouse, — et depuis cardinal, — remplaça par une châsse magnifique, en or et en émaux, l'humble coffre de bois dans lequel étaient depuis la Révolution les reliques de saint Thomas, Cette nouvelle et dernière translation s'accomplit en présence des archevêques de Toulouse et d'Albi, des évêques de Montauban, de Carcassonne et de Montpellier, du Révérendissime Père Sanvito, Vicaire général de l'ordre des Frères Prêcheurs, des provinciaux français et d'un grand nombre de religieux. Un concours immense de prêtres et de fidèles assistait à cette cérémonie.
« L'archevêque, à genoux, retira successivement toutes les saintes reliques et les remit au Révérendissime Père Vicaire général. Il y avait vingt et un ossements parfaitement conservés et d'une grande dureté, que deux médecins ont examinés, reconnus et désignés par leur nom, au procèsverbal. Après quoi, ces ossements furent renfermés par l'archevêque dans une boîte d'ébène oblongue, sans autre ornement qu'une plaque d'argent ciselé portant les armes de saint Thomas, qui fut fermée et scellée des sceaux du prélat, de la ville de Tou-
louse et du Vicaire général de l'ordre des Frères Prêcheurs.
« Le soir, l'évêque de Montpellier, Mgr de Cabrières, du Tiers-Ordre de la Pénitence de Saint- Dominique, fit le panégyrique du saint docteur, et célébra ses œuvres, résumées dans laSomîiie théologique. En terminant, l'évêque de Montpellier exprima un vœu dont la réalisation ne serait que justice : celui de voir le chef et les ossements du docteur angélique reposer de nouveau au milieu de ses Frères dans la splendide église de Toulouse, choisie par le pape Urbain V comme le seul reliquaire digne de lui. »