CHAPITRE X
de paraître prendre parti pour Henri contre les volontés nettement exprimées des plénipotentiaires. En apprenant l'existence du document pontifical, Henri répondit :
« Je sais, je sais ; ils veulent jeter l'interdit sur mes « domaines ; mais il ne me faut qu'un jour pour « enlever une place forte ; croit-on que je serais « embarrassé d'un clerc qui mettrait mes états sous « l'interdit ? »
Au fond le Roi était impressionné par la fermeté des commissaires du Pape; il les sentait résolus, et redoutait sérieusement les foudres qu'il affectait de mépriser, car depuis quatre ans il ne manœuvrait que pour en prévenir l'éclat. Les évêques n'eurent donc pas trop de peine à faire tomber cette colère diplomatique, et l'on entendit bientôt Henri leur dire :
« Faites la paix ce soir même; vous ne retrouverez « jamais partie si belle. »
La discussion recommença, toujours sur cette question du serment, c'est-à-dire en réalité sur le IV' article de Clarendon. Finalement il fut convenu que, pour maintenir le principe, trois des excommuniés les plus compromis, qui se trouvaient à la cour, seraient absous après avoir prêté sur l'Évangile le serment réclamé par les deux nonces. Geoffroy Ridel, Nigel de Sackville et Thomas Fitzbernard furent désignés pour faire cette réparation. Peu après le Roi dit devant tous les assistants :
« Pour répondre à la prière du Pape, mon père et « mon maître, il convient que je fasse largement les « choses : je rends donc à l'Archevêque son siège « en même temps que ma faveur, et de même à tous « ceux qui sont hors d'Angleterre à cause de lui. >/
Ces paroles furent saluées par un concert de remer-
cléments de la part des commissaires pontificaux et des évêques présents; le Roi du reste ajouta:
« Que si ce soir je n'ai pas fait tout ce qu'il con- « venait, demain j'y suppléerai selon vos conseils. »
Tout était donc au mieux ; mais Gratien et Vivien connaissaient assez le prince pour ne vouloir pas lui laisser le temps de revenir de ses bonnes dispositions. Sur-le-champ, et malgré l'heure avancée de la nuit, ils commencèrent à résumer les résultats acquis en formulant à leur tour leurs conditions :
Pour l'amour de Dieu et du seigneur Pape, le Roi permettra à l'Archevêque de rentrer en toute sécurité dans son Église, la lui rendra en paisible possession avec tous les droits dont elle jouissait avant le départ du primat, pour que celui-ci la tienne désormais à Vhonneiir de Dieu et de l'Eglise, du Roi et de ses fils ; les mêmes conditions seront accordées aux compagnons d'exil de l'Archevêque, et le Roi consignera par écrit les promesses qu'il fait actuellement. Henri accède à toutes ces requêtes ; il voudrait seulement obtenir que les titulaires nommés par lui aux bénéfices du diocèse de Cantorbéry depuis six ans fussent maintenus en possession ; mais les commissaires du Pape rejettent nettement cette clause qui consacrerait l'usurpation.
Le Roi consentira-t-il enfin à sceller la pacification par le baiser de paix (i)?
1. Tel était l'usage, et nous avons déjà vu les deux rois de France et d'Angleterre sceller ainsi leurs traités ; il serait aisé d'en citer d'autres exemples encore (voir par ex. ap. Bouquet, t. xii, page 523, D, la paix conclue entre Geoffroy le Beau et Guy de Lava!); coutume toute chrétienne, et l'on eût craint alors d'être comparé à Judas en donnant le baiser de paix sans avoir la volonté de tenir ses engagements. Aussi attachait-on une importance très grande à cet acte, et plus loin nous aurons l'occasion de nous souvenir des remarques ici consignées.