CHAPITRE X
« C'est peu de chose, répond Henri ; que la récon- « ciliation ne tienne pas à cela. »
Qu'est-ce à dire? Cette réponse est ambiguë; néanmoins Gratien n'insiste pas et l'assemblée s'ajourne au lendemain ; car jusqu'à ce moment il n'y a eu que des promesses, des conventions verbales, et il faudra qu'elles soient traduites en actes.
Il est neuf heures du soir; en somme la journée se termine bien, malgré les orages qui l'ont troublée, car le Roi vient d'admettre sans réclamations la formule qui l'avait si fort irrité naguère, au colloque de Montmirail ; la mention tutélaire de l'honneur de Dieu et de l'Église va être consignée dans le protocole officie] de la paix, et les peuples chrétiens savent la portée de ces termes, sur le terrain des immunités ecclésiastiques.
Le lendemain donc nouvelle réunion. Et d'abord les commissaires du Pape vont procéder à l'absolution conditionnelle des trois excommuniés après que ceux-ci auront prêté serment de s'en remettre à leurs décisions ultérieures; mais Henri interrompt. La formule arrêtée la veille disait que l'Archevêque tiendrait son Église « à l'honneur du Roi et de ses fils » ; en présence des archevêques de Rouen et de Bordeaux ainsi que de l'évêque de Lisieux, Henri demande que la form.ule soit modifiée en ces termes : <<. à l'hon- « neur du Roi et de ses héritiers. >> A tout prendre, il peut n'y avoir là qu'un signe de l'inquiétude, trop bien motivée par les circonstances dont fut entouré son avènement au trône, et qui dès lors suit toujours le prince. Gratien et Vivien accèdent à sa requête, et se mettent en devoir d'absoudre enfin Geoffroy Ridel, Nigel de Sackville et Thomas Fitzbernard. Cela fait, on en vient à la rédaction de l'acte de paci-
fication ; Henri dicte lui-même la formule suivante (i): 'K Pour l'amour de Dieu et du seigneur Pape, le '< Roi permet à l'Archevêque de rentrer en toute sécu- '< rite dans son Église ; il la lui rend en paisible pos- « session avec tous les droits dont elle jouissait avant « le départ du primat, pour que celui-ci la tienne dé- « sormais à l'honneur de Dieu et de l'Église, du Roi « et de ses héritiers, sauf la dignité du royaume. » « Qu'est-ce que cela? s'écrie aussitôt Gratien ; il « n'a pas été question dans nos conventions de la « dignité du royaume. Nous l'inscrirons ici, puisque « vous le voulez, mais à la condition de déclarer « sauve la liberté de l'Église (2). »
A ce mot le Roi s'emporte, mais rien n'ébranle Gratien ; il refuse énergiquement d'insérer la clause que Henri a voulu subrepticement introduire, et la conférence est rompue, à la stupéfaction de l'arche-
1. C'e.st ce qui résulte du rapport de Vivien au Pape : « Ubi dixit... adjecit... ».
2. Materials, t. vu, page 117 ; Thom. Cantuar. ad Meldensem episcop. ep. « Merito dixerim ». Dans cette lettre ainsi que dans une autre, adressées au cardinal Humbald, évêque d'Ostie (ep. « Clarissimi oratoris »), l'Archevêque démontre longuement l'intention perfide du Roi, ou plutôt de ses conseillers, en développant le sens du terme nouveau imaginé par eux pour dissimuler les statuts de Clarendon. C'est lui qui dénonce nommément Geoffroy Ridel comme l'auteur de cette malheureuse tentative. Que s'il était besoin de prouver que Thomas ni Gratien ne se trompaient quant au sens des mots « dignitas regni », nous renverrions à une lettre écrite par le Roi lui-même aux cardinaux dès l'année 1166, et où nous lisons : « Si constiterit nos in aliquo deliquisse et excessisse, consilio cleri et baronuni nostrorum juxta consuetudiiies et dignitates et celsitudines regni nos^r/, quidquid debuerimus... »etc.; donc les deux termes « coutumes » et « dignités » sont bien synonymes aux yeux du prince (ep. « Super his quae dominus »). Il y a plus encore : Alexandre III avait jadis écrit au Roi une lettre (« lUum devotaî sinceritatis », ann. 1163) pour déclarer que la convocation des évêques anglais au concile de Tours ne pourrait être considérée comme attentatoire « à la dignité du royaume » et ne devrait créer « aucune coutume nouvelle dans ce même royaume » (V. ci-dessus t. i, page 212).