CHAPITRE XI
VOUS ramener à la conférence. Salut à vous et à tous vos compagnons d'exil (i)... »
Pareille lettre parut sans doute au primat un écho égaré des scènes de Montmirail ; il répondit froidement et même avec une certaine sévérité à Vivien, dont l'attitude ne lui avait jamais plu. Le temps fixé pour l'exécution de votre mandat est maintenant expiré, disait l'Archevêque ; vous avez professé le droit, et vous devez savoir ce qu'il en est ; aussi eussiez-vous dû montrer plus de circonspection, et plût à Dieu que dans l'accomplissement de votre mission l'on ne pût trouver matière à regrets ni à reproches. Soyez donc prudent, et ne vous exposez pas à devenir la fable des puissants. Que si vous entendiez donner ainsi des ordres en prenant sur vous de proroger vos pouvoirs, obéisse qui voudra ; pour moi je sais à quoi je suis tenu. Et puis, que me parlez vous de ce camérier d'un grand et éminent cardinal^ qui s'associe à vos efforts? Je ne sais en vérité ce qu'il faut le plus admirer, de la présomption d'un tel allié ou de l'intérêt que nous témoigne son patron ; pareil empressement paraît suspect. Malgré tout cela je vous sais gré de la . sollicitude que vous faites paraître pour nous; mais soyez aussi prudent que vous êtes zélé ; vous entreprenez de traiter avec des gens riches en arguties et prodigues de paroles trompeuses : puissiez-vous ne pas perdre votre peine à pareille tâche. Vous nous invitez au colloque de Saint-Denys; mais quelle certitude avez-vous? Sur quoi reposent vos espérances? Qui vous engage à tant de hâte? Votre lettre n'explique rien de tout cela, et je m'étonne que vous ayez si aisément cru opportun de nous
I. Materials, t. vu, page 151, ep. « Benedictus Deus et Pater Domini ».
2l8 SAINT THOMAS DE CANTORBÉRY
mander. Cependant, pour montrer notre respect envers l'Eglise romaine et notre affection envers vous, nous répondrons à vos instances, sans prévoir, il est vrai, où nous allons ainsi. Le vendredi après la saint Martin nous nous rendrons à Corheil, afin de savoir plus tôt de votre bouche quel fruit nous devons attendre, quel honneur vous devez retirer, de toute la peine que vous prenez. Adieu, et fasse le ciel que vous ne tombiez pas entre les griffes du chat ; combien en est-il qui aient échappé, de tous ceux qui ont jamais traité avec le^ Roi (i)?
Pareille réponse était de nature à tempérer beaucoup l'ardeur et la confiance de Vivien; il faut même convenir que la sévérité de l'Archevêque envers le négociateur paraît excessive. D'autre part il est juste de se rappeler la longue série de déboires éprouvés par l'exilé; la moindre apparence de faiblesse chez ceux qui étaient successivement appelés à disposer de lui ne pouvait manquer à la fin d'éveiller ses soupçons. Quant à la défiance qu'il témoignait à l'endroit du Roi et des personnages suspects qui se mêlaient indûment à ses affaires, elle était amplement justifiée par une longue expérience; l'histoire en mains l'on peut dire que l'Archevêque seul voyait bien clair dans le jeu de son adversaire.
L'entrevue de Saint-Denys n'était en effet qu'une ruse audacieusement ourdie par le Roi d'Angleterre. Il voulait négocier et traiter, le plus tôt possible et à son avantage ; or le Roi de France paraissait peu désireux d'entrer en pourparlers, le primat moins encore ; Henri avait donc eu recours à Vivien qui s'était prêté à ses manœuvres. En arrivant à Corbeil,