CHAPITRE XIV
LE COURONNEMENT
Tandis que l'Archevêque prenait toutes les mesures en son pouvoir pour assurer l'exécution des ordres intimés par le Saint-Siège, le Souverain Pontife ne faisait qu'accélérer l'impulsion donnée à la marche des affaires. Il notifiait aux archevêques de Tours, de Bourges, d'Auch, de Bordeaux, et par eux à leurs suffragants, les pouvoirs donnés au métropolitain de Rouen et à l'évêque de Nevers ; c'était tout l'épiscopat des vastes domaines continentaux du Roi qui était ainsi prévenu qu'une sentence d'interdit allait frapper leurs nombreux diocèses, si Henri Plantagenet ne cédait enfin et n'exécutait les conditions stipulées. D'autre part, Alexandre III apprenait que le prince avait mis la mer entre lui et les deux prélats chargés de lui signifier un ultimatum. Aussitôt le Pape leur écrivit de se mettre en route dans le délai de vingt jours à dater de la réception de la lettre pontificale, et de passer tous deux le détroit pour sommer le Roi de ratifier les clauses du traité ; en cas de résistance, le Pontife romain donnait ordre à ses mandataires de déclarer au prince que l'excommunication serait certainement fulminée contre lui personnellement, comme elle l'avait été contre Frédéric Barberousse, et cela sans préjudice de l'interdit qui frap-
perait les possessions de la couronne d'Angleterre sur le continent. Les documents pontificaux, qui articulaient de si graves menaces, ne se montraient pas cléments non plus à l'endroit de Rotrou ni de Bernard de Saint-Saulge. Manifestement le Pape était peu satisfait de la conduite des deux prélats, et la nature des encouragements qu'il leur prodiguait trahissait son mécontentement, moins encore, cependant, qu'un avertissement final joint à quelques compliments pour les décider l'un et l'autre à passer la mer ; le Saint- Père déclarait que leur obéissance prouverait « s'ils « tenaient à la faveur de saint Pierre et de son suc- « cesseur, s'ils voulaient que l'Église romaine pût à « l'avenir nourrir quelque confiance dans leur droiture « et leur courage (i). »
Par le fait, on était aux premiers jours d'avril (2) ; les premières instructions envoyées par le Pape aux deux évéques dataient du 17 janvier; ni l'un ni l'autre n'avait encore donné signe de vie, si l'on excepte les lettres écrites par l'archevêque de Rouen après avoir absous Gilbert Foliot ; à l'égard du Roi, ils n'avaient encore rien fait. Rotrou était bien l'homme du monde le moins propre à remplir une mission où la rigueur tenait une large place ; il est même évident, d'après toutes ses lettres, qu'il ne comprenait nullement la nécessité de pareilles mesures. Aussi, malgré
1. Ep. « Quoniam de vestrœ devotionis ». [Materials, page 210).
2. C'est la date la plus rapprochée qu'on puisse fixer ; Henri II passait le détroit le 3 mars ; pour qu'Alexandre III pût être averti de ce fait (qu'il constate dans la lettre ci-dessus), il fallait presque quinze jours. La réponse du Pape, consignée dans la lettre précitée, ne put arriver que vers le 30 mars à Rouen au plus tôt et en supposant que le Pape n'ait pas délibéré avant de menacer de Texcommunication le Roi d'Angleterre. Nous savons de plus, par une lettre de Thomas Becket (ci-dessus page 257) que le 5 avril, jour de Pâques, Tévêque de Nevers n'avait pas encore bougé.