‹ Saint Thomas de Cantorbéry (volume 2)Chapitre 163 sur 372 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

la précision des instructions qui lui fixaient un délai pour agir, ne se pressait-il pas et laissait-il le champ libre aux manœuvres du Roi, qui en profitait pour lui échapper. Après avoir répondu à la lettre de Rotrou, Thomas Becket ne s'occupait plus de ce prélat débonnaire, sachant assez ce qu'il pouvait en attendre, mais il s'adressait à l'évêque de Nevers. Ayant appris que le Pape venait de lui ordonner de franchir le détroit, l'Archevêque lui adressait une longue et intéressante lettre, dans laquelle il condensait tous les conseils que suggérait l'expérience, et indiquait les moyens de réaliser ce que demandait le Saint-Père. Prévoyant le cas où Bernard de Saint- Saulge emporterait ce document en Angleterre, et sachant bien que les bagages du prélat seraient visités par les soins des affidés du Roi, Thomas écrivait sous un nom d'emprunt, parlant à la troisième personne de l'Archevêque de Cantorbéry, afin de n'exposer pas le mandataire du Pape à quelques mauvais traitements pour avoir introduit dans l'île un document émané du primat d'Angleterre ; les deux prélats auraient bien assez de difficultés à vaincre sans qu'une affaire de ce genre vint compliquer leur situation.

Vous allez, disait Thomas, être livrés aux bêtes ; le Roi va vous opposer des évêques, des abbés, et maint beau diseur, pour chercher à vous ébranler, s'il peut pressentir que les promesses et les bonnes paroles vous impressionneront. C'est chose difficile que de comprendre toutes les ruses de cet être si étrange ; qu'il prenne un masque ou un autre, qu'il dise ce qu'il voudra, posez en principe que ce sont là des mensonges, et n'accordez créance qu'aux faits positifs. S'il voit que ses promesses pourront vous corrompre, que ses menaces pourront vous intimider, c'en est

fait de votre autorité : résignez-vous à n'être plus dès lors que le jouet de sa politique et le but des sarcasmes de toute sa cour. S'il voit au contraire que vous demeurez inflexibles, alors il commencera par simuler la colère, multipliera les serments ; ce sera un véritable Protée ; mais il finira par revenir à sa forme première. Ses familiers savent depuis longtemps qu'une de ses prétentions principales est d'être physionomiste et qu'il excelle à faire tomber ses adversaires dans un piège. Que ceux-ci laissent échapper un mot imprudent, aussitôt il se déclare offensé, prend à témoins quelques uns des assistants ; et voilà un prétexte tout trouvé pour motiver une rupture. Aussi quand vous traiterez avec lui, soyez circonspect et parlez peu.

Vous aurez d'abord à lui exposer l'ensemble des divers articles du traité ; insistez alors énergiquement pour l'obliger à répondre, car pour l'ordinaire il se dérobe. Et surtout refusez-vous aux atermoiements auxquels il recourt sans cesse ; vous n'en pouvez admettre^ car les ordres du Pape sont formels. Le mieux me paraît être de débuter par la lecture des Lettres apostoliques, où sont consignées ses promesses quant au retour de l'Archevêque et des siens et à leur réintégration dans tous leurs domaines.

Ensuite vient la question du baiser de paix. Dans tous les pays, dans toutes les religions, c'est la forme solennelle usitée pour confirmer les traités, qui ne seraient pas tenus autrement pour valides. Le baiser de l'héritier ne paraîtrait pas prouver que l'Archevêque soit rentré en grâce auprès du Roi régnant, mais seulement auprès de l'héritier personnellement; et si pareille interprétation venait à former l'opinion générale, que sortirait-il de là pour la paix dans l'avenir? Et si malheur arrivait à l'Archevêque, on tiendrait le

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