CHAPITRE II
sont point destinées à n'empoisonner que l'Angleterre; et pour tous les pays, pour toutes les Églises, c'est un salutaire enseignement qu'une condamnation solennelle et formelle, jetée aux quatre vents du monde chrétien. Thomas Becket peut maintenant quitter Vézelay : la célèbre abbaye compte désormais une glorieuse page de plus dans ses annales.
Pendant que l'Archevêque rentrait dans sa solitude de Pontignv, l'alarme et le trouble se répandaient dans le camp du Roi. Henri, toujours à Chinon, avait compté pouvoir par son attitude obstinément expectante, traîner les choses en longueur jusqu'au jour où serait exécuté certain plan dont il poursuivait ailleurs la réalisation. Le coup si vigoureusement frappé par le légat mettait à néant cette combinaison, et il fallait aviser au plus vite. Le prince redoutait qu'une sentence d'interdit ne fût prochainement fulminée contre tout son royaume, et l'opinion générale était qu'avant peu l'Archevêque recourrait à ce moyen extrême, Henri paraissant songer à tout excepté à la soumission.
Un parlement fut convoqué ; devant les barons et les quelques prélats réunis en sa présence, le Roi se répandit en récriminations contre le légat, déclarant que Thomas lui « arrachait l'âme » ; et en effet, il s'agissait de savoir si le légiste couronné mettrait ou non la dernière main à l'œuvre administrative qui était la grande préoccupation de son règne. Dans sa colère, Henri Plantagenet laissa même échapper des paroles qu'on ne peut entendre sans frémir : car il les redira quelques années plus tard et elles entraîneront alors les plus terribles conséquences : '' Lâches et « félons ! s'écriait-il, vous tous qui ne voulez rien « faire pour me délivrer d'un seul homme, mon unique « ennemi ! » Rotrou de Warwick, devenu archevêque
de Rouen, releva ce mot sinistre avec quelque chaleur, mais non pas avec la sévérité qu'auraient dû provoquer d'aussi odieuses paroles. Homme de tiers-parti, pouvait-il trouver dans un cœur tiède les accents d'un apôtre ? Arnulf de Lisieux se leva ensuite : naturellement il proposait de négocier, mais quelle singulière voie il ouvrait à son maître : en appeler d'avance au Pape de toute sentence que prononcerait l'Archevêque ! Henri Plantagenet se rallia aussitôt à un avis si étrange, sans souci du ridicule dont il allait se couvrir en interjetant appel d'une sentence éventuelle ; démarche inutile au point de vue canonique, cela était trop évident, mais très utile au point de vue diplomatique. En compliquant la situation, en jetant quelque ombre sur l'état réel des choses, elle permettrait de gagner peut-être plusieurs mois, et Henri ne souhaitait rien de plus.
Arnulf partit sur l'heure pour Pontigny, avec l'évêque Froger de Séez, et l'archevêque de Rouen ; celuici n'avait d'autre intention que d'entretenir le légat et de chercher avec lui un terrain de transaction ; les deux autres prélats étaient chargés de notifier l'appel. Mais averti en secret par un ami, Thomas quitta Pontigny avec Herbert et ses fidèles, pour se retirer à quelque distance, en un lieu où les mandataires du Roi ne le vinssent pas chercher : il ne voulait plus entendre leurs discours vains ou captieux qu'il connaissait trop, et de longue date. Les trois prélats furent en effet fort désappointés, en arrivant à l'abbaye, de n'y point rencontrer celui auquel ils avaient affaire ; Arnulf et Froger formulèrent néanmoins un appel verbal^ mais sans en laisser aucun instrument écrit; puis l'ambassade royale repartit pour Chinon, tandis que l'Archevêque rentrait à Pontigny. Malgré tous