CHAPITRE XV
rentré sur les domaines de la couronne d'Angleterre (i). Guillaume de Sens pensa que ce nouveau serrnent méritait d'être pris en considération, et revint trouver Thomas en le priant d'agréer les termes de la paix tels que le Roi venait de les poser. L'exilé avait promis jadis de conclure dès qu'il verrait l'impossibilité d'obtenir des conditions meilleures ; il crut le temps venu de tenir sa parole, et sur la garantie de l'archevêque de Sens, il déclara en effet ratifier les préliminaires verbalement réglés par son ami; le lendemain, 22 juillet, fête de sainte Madeleine, il devait voir le Roi.
A l'heure même où Thomas affirmait ses intentions conciliantes, Henri II s'entretenait familièrement avec le Roi Louis. Au cours de la conversation il dit à haute voix, et de manière à être entendu de plusieurs :
— C'est donc demain que votre larron va obtenir la paix; et une bonne paix, en vérité!
— Par les saints de France 1 répondit Louis, de quel larron parlez-vous?
— De votre Archevêque de Cantorbéry.
— Plût à Dieu qu'il fût en effet nôtre comme il est ^< vôtre, repartit le Roi de France. Faites-lui bonne « paix; ce sera votre honneur devant Dieu et devant « les hommes ; quant à moi je vous en serai recon- « naissant. >
Louis le Jeune pourtant ne voulut pas assister à l'entrevue, pour laisser toute liberté à Henri de faire les concessions convenables sans paraître subir de contrainte ; du moins fut-ce le motif que plusieurs donnèrent de son absence.
I. Fitzsteph., Materials, t. m, page ni ; — Ibid., t. vu, page 340, Amici cujusd. ad mag. Radultum de Serres ep. « Segnius irritant animos ».
Le lendemain Thomas Becket se dirigea vers le petit vallon où il devait rencontrer le Roi d'Angleterre. L'affluence n'était pas moins considérable que les deux jours précédents; car personne, du plus grand au plus humble, ne se trompait sur l'importance de cette nouvelle conférence; aussi la foule se pressait-elle anxieuse aux abords du pré, dont l'accès lui était interdit.
L'Archevêque de Cantorbéry parut enfin, escorté par les deux principaux représentants de la maison de Champagne, l'archevêque de Sens et Thibaut, comte de Blois ; mais en abordant le lieu du rendezvous, il trouva que le Roi l'y avait précédé. A cheval au milieu des personnages de son escorte, Henri attendait à une des extrémités de la prairie l'arrivée du primat d'Angleterre ; dès que Thomas eut fendu la foule pour entrer sur le terrain réservé, le Roi mit son cheval au trot, et tête nue se dirigea vers l'Archevêque. Celui-ci eût voulu être le premier à saluer ; mais le prince ne lui en avait pas laissé le temps (i). Les deux illustres personnages s'abordèrent avec toutes les marques de la cordialité, échangèrent les salutations les plus courtoises, se serrèrent la main, et, à la grande surprise des nombreux spectateurs, se donnèrent l'accolade (2). Plusieurs crurent aussitôt résolue la question du baiser de paix ; mais ni Thomas ni le Roi n'avaient jamais discuté sur une forme de politesse plus ou moins banale ; le baiser qu'avait réclamé le primat ne pouvait être échangé qu'au pied de l'autel ^3).
1. Thom. Cantuar. ad Alexandr. Pap. ep. <^ Miserationis oculo » {Materials, t. vu, page 326).
2. Materials, t. vu, page 341, ep. « Segnius irritant » sup. cit.
3. Thomas Becket attachait si peu d'importance à cette accolade qu'il n'en parla même pas en rendant compte de l'entrevue au Souverain Pontife.