CHAPITRE XV
Après l'expression des premiers compliments, le Roi prit à part l'Archevêque, et tous deux se dirigèrent lentement vers le centre du vallon, suivis seulement de Guillaume de Sens et de son frère le comte Thibaut (i). Henri II se montrait aussi affable que Thomas l'eût jamais vu aux jours les plus heureux, et affectait envers le primat la même familiarité que jadis envers son Chancelier. La foule massée aux abords de la prairie épiait avec avidité les attitudes des deux personnages, notant avec une impatience fébrile leurs gestes, l'animation plus ou moins grande de la conversation, suivant les phases de la discussion qui évidemment était engagée. Elle dura très longtemps ; mais la lassitude qui gagnait les spectateurs ne réussissait pas cependant à les éloigner. Deux fois on vit le Roi et l'Archevêque mettre pied à terre, puis remonter à cheval : était-ce une rupture? Mais non, les deux interlocuteurs continuaient à s'entretenir, et il semblait bien que ce fût amicalement. L'Archevêque, remarquait-on, se déplaçait fréquemment sur sa selle, et on se demandait ce que signifiaient ces mouvements insolites; on sut plus tard qu'ils étaient occasionnés par les braies en crin que Thomas portait secrètement. Soudain la foule le vit sauter à bas de son cheval et mettre le genou en terre devant le Roi : Henri de son côté descendait vivement, relevait l'Archevêque, et lui tenait l'étrier pour l'obliger à se remettre en selle. Une émotion indescriptible se répandit dans les rangs des spectateurs ; des acclamations s'élevèrent de toutes parts, des larmes de joie coulèrent de bien des yeux, tandis
I. La présence du noble seigneur est attestée dans sa lettre au Pape « Vestrse placuit majestati » [Materials, page 434^ bien que les chroniqueurs disent que l'archevêque de Sens assistait seul au colloque.
que le Roi conduisait le primat d'Angleterre vers les seigneurs et les évêques anglais. Que s'était-il passé? Nous le savons par le récit que Thomas Becket s'empressa d'adresser lui-même au Souverain Pontife, ainsi que par les témoignages de Guillaume de Champagne et du comte de Blois, recueillis avec soin par de nombreux assistants.
Au début de l'entretien, et dès que le Roi et le primat se furent éloignés de leurs escortes, Thomas se prit à remontrer doucement au prince quels torts il avait eus envers l'Église et à quelle situation désespérée il s'était lui-même acculé. Pour en sortir il n'y avait d'autre ressource que de réparer ouvertement le mal; c'était l'unique moyen de décharger la conscience royale en même temps que de reconquérir le bon renom que Henri Plantagenet n'eût pas dû perdre. Les mauvais conseillers auxquels il s'était fié devaient être écartés, ajoutait l'Archevêque, étant plus que le Roi lui-même responsables du préjudice causé à la couronne.
— Oui, répondit Henri sans la moindre marque de « mécontentement ; oui, vos conseils m'ont manqué « grandement; j'en ai suivi d'autres qui m'ont bien « mal servi, mais dorénavant je n'écouterai plus que « les vôtres. Vous serez mon appui, au grand profit « de ma personne et de mon royaume ; je veux vous « le remettre tout entier et vous' confier le soin de « veiller sur mon fils.
— Sire, reprit Thomas, je n'ai point à faire des « choses du siècle, et les soins de ma charge sont « assez lourds pour que je n'en veuille pas assumer « d'autres. Que si vous voulez vous décharger sur « quelqu'un, pour prendre la croix par exemple, « choisissez un féal chevalier à qui vous puissiez re-