CHAPITRE XV
vait-on pas écarté au moins de la cérémonie des excommuniés nommément désignés? Leur participation à la fonction sacrée était un crime de plus. Dans de telles conditions quelle valeur devait-on attacher au sacre du jeune Roi?
Mais cette dernière observation, ajoutait le primat, n'avait pas pour but de nuire aux intérêts de Henri Court-Mantel, ni de provoquer sa déchéance ; bien au contraire, elle n'était faite que pour assurer le bonheur de son règne futur, en réparant des outrages que le Seigneur ne laisserait certainement pas impunis. C'était uniquement dans cette intention que le primat demandait une réparation éclatante de l'injure faite à son Église.
Après avoir écouté ces remontrances avec un calme surprenant, le Roi répondit, sur un ton presque enjoué :
« Vous aimez mon fils, et vous avez doublement « raison ; car je l'avais remis à votre garde, il vous « en souvient ; et de son côté il vous conserve tant « d'affection qu'il ne peut voir sans émotion quel- « qu'un de vos ennemis. N'eût été le respect qu'il me « porte, il les eût déjà écrasés ; dès qu'il en trou- « vera l'occasion, il ne s'en fera pas faute, je le sais ; « peut-être même dépassera-t-il la mesure. Quant à « moi, il n'y a aucun doute que je ne considère « l'Église de Cantorbéry comme la plus noble des « Églises d'Occident, et je n'entends pas la dépouiller « de ses prérogatives ; au contraire, je ferai en sorte, « d'après vos conseils, de réparer le tort qui lui a été « causé sur le point en question et de lui rendre en « toutes choses son antique dignité. Pour ceux qui « jusqu'à ce jour nous ont trahis, vous et moi, j'agi- « rai envers eux comme on agit envers les traîtres. »
Le primat comprit que le Roi reconnaissait les torts des évêques prévaricateurs, et par conséquent le droit du métropolitain à sévir contre eux; Guillaume de Champagne et son frère, le comte de Blois, interprétèrent de même les paroles royales, qui de bonne foi ne pouvaient offrir d'autre sens, à la suite d'un entretien aussi sérieux ; mais ils se trompaient ; pour une fois Thomas se laissait prendre aux phrases du Roi, qui venait seulement d'affirmer son droit de punir les prélats, mais n'avait pas donné le moins du monde au primat permission d'agir contre eux (i). L'Archevêque jugeait d'après l'ensemble de la discussion et d'après les favorables dispositions que témoignait l'attitude du prince ; il crut que Henri II -reconnaissait tous les droits du primat d'Angleterre, et ce fut alors qu'an le vit sauter à bas de son cheval
I. Ce malentendu est attesté d'une part par la lettre que Thomas Becket écrivit de suite au Pape « Miserationis oculo », d'autre part par celle que le comte de Blois adressa plus tard au Saint-Père (« Vestrae placuit majestati »). Dans cette dernière, nous lisons ceci : « J'étais « présent à cette entrevue où fut conclue la paix ; c'est devant moi que « l'Archevêque de Cantorbéry s'est plaint au Roi du couronnement de « son fils,... Le Roi, convaincu d'avoir mal agi et cédant aux reproches « de sa conscience, donna alors à l'Archevêque l'assurance qu'il recon- « naissait son droit et lui ferait réparation. Le primat se plaignit aussi « des évêques, qui, au mépris des droits et prérogatives de Cantorbéry... « Le Roi lui donna pleine liberté de fulminer contre eux une sentence, « selon que vous jugeriez et que Thomas lui-même le jugerait bon. » Or, nous cherchons vainement l'équivalent de cette dernière phrase dans la lettre où Thomas relate au Pape les discours qu'il tint au Roi à Fréteval, et les réponses du prince ; il les rapporte en style direct, -c'est-à-dire aussi textuellement que possible, peu d'heures après la conférence. Comment aurait-il oublié une déclaration si importante et si explicite faite par le Roi ? Henri II n'a pas dit « qu'il donnait pleine liberté de fulminer contre les évêques » ; et cependant le comte de Blois se déclare « prêt à attester la vérité de son témoignage, soit par le serment, soit par toute autre voie que le Pape voudra lui indiquer » ; et quelques mois plus tard le primat déclarera aussi avoir été autorisé par le Roi. La seule explication possible est celle que nous donnons ci-dessus. La bonne foi du primat n'en est pas moins évidente.