DÉCEPTIONS
Moins que personne Thomas Becket se faisait illusion sur la valeur du traité conclu au '<: Pré des « traîtres ». Le malentendu qu'il avait jusqu'alors réussi à prévenir, la paix trompeuse à laquelle il s'était toujours refusé, étaient désormais des faits accomplis; pour preuve il ne fallait que la liste des nombreuses et importantes questions qu'il s'était résigné à écarter du débat, par ordre supérieur ; en écrivant au Pape afin de lui annoncer la pacification, il s'en expliqua fort clairement. Respectueux des volontés du Pontife romain, il s'était montré le plus fidèle observateur de ses instructions ; mais il ne cachait pas les dangers qu'elles présentaient en réservant pour l'avenir des points principaux sur lesquels la conscience ne permettrait jamais un silence prolongé. Il y avait là le thème complet, détaillé, d'une lutte nouvelle à soutenir, et probablement à bref délai, car Thomas prévoyait qu'il aurait lui-même à l'affronter; mais il en acceptait d'avance les dangers, quels qu'ils fussent, mettant toute sa confiance dans le secours de Dieu.
Il écrivit à plusieurs cardinaux pour leur faire part de la clôture au moins momentanée du débat qui venait d'a^giter tout l'occident, et- il n'eut garde d'oublier le fidèle Gratien. La lettre qu'il lui adressait contenait
quelques phrases que nous devons relever (i) : « Voyez, « disait-il à son confident, combien il est à regretter « que le Seigneur Pape n'ait pas suivi les conseils « que je lui donnais ; il a fait ainsi courir un grand « danger non pas tant à moi qu'à l'Eglise romaine, « dont je prenais la défense à mes dépens. Dès qu'on « a su articuler de sérieuses menaces, le Roi s'est hâté « de faire la paix ; et il est indubitable qu'on eût « obtenu ce résultat dans les deux ans qui ont suivi « mon départ pour l'exil si le Seigneur Pape eût agi « de suite comme il vient de le faire enfin, ou s'il « eût envoyé d'abord vers nous des hommes animés « de votre esprit... Dites-lui bien, et qu'il tienne pour « certain, que s'il avait voulu parler ferme sur tous « les points qui sont en litige dans notre cause, ou « mieux dans la sienne, il aurait aisément amené le « Roi à complète satisfaction (2). »
En même temps qu'il écrivait à ses amis d'Italie, l'Archevêque envoyait en Angleterre des mandataires chargés de présider en son nom à la remise des domaines qui devaient être restitués à l'Église primatiale. Quant à lui personnellement, il avait dessein d'attendre en France le résultat de ces premières démarches, d'après lequel il pourrait juger de la sincérité du Roi, ou plutôt de la bonne foi des conseillers qui entouraient Henri ; car c'était à leur compte que le primat mettait une grande partie des torts que s'était
1. Ep. << Experientiam rerum matrem » [Materials, t. vu, page 351).
2. L'Archevêque terminait en confiant à Gratien le soin de faire insérer au Registre pontifical toutes les lettres écrites par le Pape au sujet du grand démêlé, et de collectionner avec soin celles que Thomas lui-même avait écrites. Il semble que ce soit là à la fois un testament et une disposition prise en vue des luttes à venir. Nous devons ainsi au saint Archevêque lui-même la première collection des lettres sans lesquelles il serait impossible aujourd'hui d'éclairer toute cette phase de l'histoire.