CHAPITRE XVI
dans ses derniers retranchements, il laissa échapper ces mots :
« Jean, vous n'obtiendrez jamais de moi la remise « de ce château tant que je n'aurai pas vu votre atti- « tude présente et passée se modifier à mon égard. »
Que restait-il des promesses de restitution intégrale ? Le Roi prétendait maintenant n'y procéder qu'après avoir reçu des gages ; l'Archevêque de son côté considérait la restitution précisément comme le gage que le Roi devait donner de sa sincérité; se pouvait-il désaccord plus complet? Herbert et Jean retournèrent à Sens pour exposer cette situation.
Peu après, une lettre arriva du Roi lui-même, qui se plaignait du retard apporté par l'Archevêque à son départ pour l'Angleterre (i). Voulant éviter d'irriter le prince tout en gagnant assez de temps pour permettre à ses mandataires de l'instruire de ce qui se passait au-delà de la Manche, Thomas prit le parti d'aller retrouver Henri en Touraine ; précisément un colloque devait avoir lieu pour des intérêts politiques entre le Roi d'Angleterre et le comte de Blois : ce pourrait être ur.e occasion de reconnaître les services du noble seigneur, dont en outre le témoignage serait encore une fois précieux à invoquer, si plus tard il en était besoin. Thomas Becket partit donc pour Tours.
I. On croit ordinairement que cette lettre est celle que donnent les Materials, page 400, « Sciatis quod obviam », et que Jean d'Oxford apporta à Rouen. Mais en réalité il s'agit d'une autre dont nous n'avons plus le texte ; celle-ci fut portée par un certain clerc nommé Hugues, au dire de Fitzstephen (page 114), et ce clerc fut ensuite chargé de porter en Angleterre les lettres patentes adressées au jeune Roi et dont il sera question tout-à-l'heure (Garnier, page 156). Au contraire, la lettre « Sciatis " fut confiée par le prince à Jean d'Oxford, qui la remit entre les mains de l'Archevêque à Rouen [Materials, page 410, Johan. Sarisb. ad Petrum abbat. S. Remigii ep. « Mora mea »).
Henri Plantagenet se trouvait dans la ville lorsque l'Archevêque y entra, vers le soir; mais personne de la maison du Roi ne s'occupa du primat, qui dut pourvoir à son logement selon ses modiques ressources : aussi dès l'aube donna-t-il l'ordre de seller les chevaux, dans l'intention bien arrêtée de retourner sur ses pas ; mais il lui fallut laisser un gage à l'hôtelier qu'il ne pouvait solder. L'archevêque Rotrou de Rouen, qui se trouvait à Tours et que Thomas avait instruit de ses projets, voulut l'accompagner sur la route ; ils cheminaient ensemble et se trouvaient déjà loin de la ville, lorsqu'un cavalier rejoignit leur petit groupe, apportant de la part du Roi une invitation pressante à ne pas s'éloigner davantage, Henri désirant voir le primat. Il craignait trop une rupture, que semblait présager l'attitude prise par l'Archevêque en réponse au procédé discourtois dont il venait d'être l'objet. Thomas consentit à faire halte dans un petit pré voisin de la route ; et sans mettre pied à terre commença à réciter ses heures avec ses compagnons de voyage.
Henri Plantagenet ne tarda pas à paraître en effet. Il descendit de cheval ainsi que les deux prélats, et la conversation s'engagea :
— Sire, dit Thomas, vous n'êtes plus à mon égard « ce que vous étiez naguère. Je ne vous ai pas re- « connu à la réception que vous m'avez faite ; il m'a « fallu laisser quelque chose en gage pour payer « mon hôte. Certes, le Roi Louis sait agir d'autre « sorte.
— Seigneur Archevêque, répliqua le Roi avec bon- « homie, vous voilà bien courroucé ; mais donnez- « moi quelque temps^ et je réparerai tous mes torts. « A l'heure présente j'ai tant de soucis en l'esprit