‹ Saint Thomas de Cantorbéry (volume 2)Chapitre 201 sur 372 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

manière certaine. Le primat d'Angleterre était toujours pauvre, n'ayant pas encore touché une obole des revenus que Henri Plantagenet aurait dû depuis longtemps lui restituer; aussi emmenait-il à Rouen ses créanciers, qu'il espérait pouvoir solder avec l'argent que le Roi avait promis de donner pour frais de voyage. Heureusement une escorte plus brillante l'accompagnait, formée de seigneurs et de chevaliers français, qui n'avaient pas voulu laisser partir seul et sans honneurs l'illustre exilé dont la cause les avait passionnés.

Arrivé dans la capitale de la Normandie, Thomas attendit quelques jours la venue du Roi; mais il vit bientôt arriver une simple lettre, par laquelle Henri s'excusait de ne pouvoir se présenter en personne, appelé qu'il était, disait-il, par les barons d'Auvergne contre lesquels le Roi de France préparait une expédition, du moins à ce qu'on assurait. « Mais, ajoutait « Henri, je vous envoie Jean d'Oxford, doyen de « Salisbury et clerc de notre chapelle, qui passera en « Angleterre avec vous, chargé de faire savoir à mon « fils le Roi Henri que vous devez recouvrer hono- « rablement tout ce qui vous appartient, et qu'on doit « veiller à parfaire toutes les réparations qui vous « sont dues si elles n'ont pas été complètement opé- « rées. Au surplus j'entends, comme mon fils lui- « même, dire bien des choses au sujet de vos lenteurs; «; tout cela n'est peut-être pas vrai; mais à mon avis « il serait expédient pour vous de ne pas différer « davantage votre retour. »

La lettre était datée de Loches. En la lisant, et en voyant devant lui Jean d'Oxford, Jean le Jureur, l'Archevêque ne put retenir un soupir: '-< Les temps « sont bien changés, dit-il; voilà donc l'homme ^< auquel est remise la garde du primat d'Angleterre! »

Oui, comme son divin Maître, intcr sceleratos reputatus est. Quant aux restitutions ^c incomplètes » dont parlait le Roi, si Thomas ne sut pas à Rouen ce qu'il en était;, il ne tarda pas à l'apprendre.

Se voyant remis aux mains de Jean d'Oxford, il demanda si l'archevêque de Rouen ne devait point l'accompagner au-delà du détroit ; mais le bon Rotrou ne voyait pas qu'il y eût à cela aucune nécessité. <i. Je « n'ai point d'ordres pour vous conduire en Angle- « terre, » dit-il. En aurait-il eu que sans doute il en eût tenu le môme compte que de la dernière lettre apostolique, par laquelle il lui était enjoint de menacer le Roi d'un interdit immédiat. « A l'heure pré- « sente, ajoutait-il, que pourrait-on craindre, après « une réconciliation scellée devant des témoins si « nombreux et si graves, affirmée par un acte même « de l'autorité royale (i)? » Il était écrit, en effet, que Rotrou ne comprendrait jamais rien à ce qui se passait sous ses yeux, car il n'y avait pas chez lui le moindre calcul: de suite il en fournissait la preuve en offrant de passer la mer, si cela pouvait être agréable au primat, mais à titre d'ami; et il faisait en même temps à l'Archevêque, réduit à vivre d'aumônes, don d'une somme de trois cents livres. Mais Thomas Becket ne songeait pas au plaisir de voyager en compagnie, et ce n'était pas d'agrément qu'il s'agissait alors. Prenant congé de Rotrou, il se mit en route pour le port d'embarquement, avec Jean d'Oxford, qui aurait eu de bien meilleurs titres à implorer la protection du primat d'Angleterre qu'à lui servir de sauvegarde (2).

Prenant sa route par le pays de Caux et le Pon-

Page 1