CHAPITRE XVII
Ces nouvelles arrivaient à l'Archevêque par les voies les plus diverses; un jour c'était le comte de Boulogne qui le faisait avertir par le doyen du chapitre des dangers qu'il courrait s'il abordait en Angleterre. Un autre jour, c'était le capitaine d'un navire anglais qui arrivait à Wissant et qui en secret lui faisait donner le même avis. Son parti fut pris sur-le-champ ; avec la promptitude et l'habileté qui l'avaient si souvent servi, ajoutons avec le courage d'un martyr, il résolut de rompre la trame qui s'ourdissait pour l'envelopper. " Quand vous me diriez que je serai « coupé en morceaux, vous ne m'arrêteriez pas, « répondait-il au doyen de Boulogne ; ma résolution « est bien prise, rien n'empêchera mon retour. Voici « commencée la septième année de mon exil ; n'est-ce « pas assez pour le pasteur comme pour le troupeau « qui gémit dans le deuil (i)? » A l'avertissement du marin anglais il répliquait : « En vérité, je vois « d'ici la patrie; avec l'aide de Dieu j'y entrerai, « quoique j'v doive certainement trouver la mort. »
En effet le péril était évident, et la démarche à laquelle était résolu l'Archevêque ne ferait que l'accroître ; mais toute considération personnelle s'effaçait à
que Tacte dont on se fera tout à l'heure une arme contre Thomas, et qu'on n a cessé de lui reprocher jusqu'à nos jours, ne fut point de sa part une provocation gratuite, mais au contraire la riposte nécessaire au coup que les prélats rebelles cherchaient à lui porter. Ils prouvent de plus que cette dernière lutte s'engageait non pas sur le terrain d'un privilège de TÉglise primatiale, mais sur celui des articles mêmes de Clarendon.
I. Il ajoutait ces mots, qui achèvent de le peindre: « A mes amis je « ne demande qu'une chose, et on me l'accordera comme on fait droit à M une dernière volonté. Si je ne puis rentrer vivant dans mon Eglise, « qu'on m'y reporte mort. Aussi bien j'ai avec moi mes livres, que je « n'ai pas voulu laisser en France à la merci des événements. Ils iront « à Cantorbéry, et les moines qui en hériteront me donneront bien, je « pense, un tombeau en échange. »
ses yeux. Les Lettres qu'il avait demandées au Pape n'arrivant pas (i), et d'ailleurs le danger devenant pressant, Thomas remit à un certain Osbert celles qu'il avait entre les mains et qui frappaient de suspense l'archevêque d'York, d'excommunication et de suspense les évêques de Londres et de Salisbury. Le messager devait aller droit aux prélats et leur remettre ces pièces, au péril de sa vie; de la sorte les gens du Roi seraient dispensés de fouiller les bagages de l'Archevêque pour les y trouver, et la tentation ne pourrait leur venir de les tenir secrètes. La sentence qu'elles édictaient pouvait paraître rigoureuse ; Thomas lui-même en avait jugé ainsi, parce que l'absolution demeurait réservée au Pape; mais la conduite odieuse des trois prélats ne laissait plus place à la clémence. Du même coup toute procédure relative aux élections épiscopales serait suspendue, et c'était à ce résultat que visait principalement l'Archevêque. Osbert partit. Arrivé à Douvres, il trouva Roger d'York avec Gilbert et Jocelin dans l'église Saint- Pierre (2), et leur remit publiquement les lettres qui concernaient chacun d'eux, puis se dissimula parmi les assistants et sortit promptement de l'église. Des amis dévoués le cachèrent, et bien lui en prit ; car Randolf de Broc se mit sur l'heure à sa recherche, l'épée à la main, fouillant tous les endroits où il pouvait soupçonner la retraite de l'audacieux messager ; mais ce fut en vain, et il fut contraint de retourner, la rage dans le cœur, trouver ses gens au château de Douvres, tandis que les trois évêques se retiraient en leur logis,
1. Elles ne furent expédiées que le 24 novembre [Maie riais, t. vu, p. 397-399), et ne purent certainement arriver à Wissimt pour le i'"' décembre, date à laquelle Thomas Becket prit la mer.