CHAPITRE XVIII 34|j
celle de Noël, qui cette année là tombait le vendredi. L'Archevêque assista dans sa basilique à l'office des Matines, à la fin duquel il chanta l'évangile de la Nativité, c'est-à-dire la généalogie de Notre-Seigneur selon saint Matthieu (i); puis il célébra la messe de minuit. Le jour venu, il officia encore pour la messe solennelle, et prononça une homélie sur le texte de l'hymne angélique : « Gloire à Dieu au plus haut des « cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne « volonté. » Il y avait là matière à bien des allusions; dans son discours, l'Archevêque rappelait le souvenir des saints qui avaient illustré Cantorbéry ; on sentait l'émotion le gagner progressivement : 'K Vous « avez eu enfin, s'écria-t-il, un pontife martyr, saint « Elphège ; et bientôt peut-être en aurez vous un « autre ! » Et des larmes jaillirent de ses yeux, sa voix s'étouffa dans un sanglot, qui eut pour écho dans toute la basilique un sourd murmure, mêlé à des gémissements de douleur, car les fidèles réunis en foule n'avaient que trop compris. Mais l'Archevêque domina promptement le sentiment qui s'était fait jour, sa voix redevint forte et claire et il termina son discours par un acte de justice vengeresse. La paix annoncée du ciel est pour les hommes de bonne volonté ; ceux que leur volonté mauvaise enracine dans le crime repoussent eux-mêmes le bienfait de Dieu, et ne peuvent attendre que le châtiment. Aussi le primat fulmina-t-il l'excommunication contre Robert de Broc, à l'occasion de faits que nous rapporterons plus loin. Dans la même sentence furent enveloppés
I. Rite de la liturgie romaine-française, à laquelle la liturgie monastique Ta emprunté. Ce rite est passé du romain-parisien au parisien-gallican ; et même aujourd'hui, dans plusieurs diocèses de France, l'usage de chanter cet évangile avant de commencer la messe de minuit persévère heureusement.
les usurpateurs des églises de Harrow et de Throwley ; ce coup frappait bien près du Roi, puisque Harrow^ était tombé entre les mains de Nigel de Sackville, gardien du sceau royal.
L'Archevêque chanta encore la messe pour les deux fêtes de saint Etienne et de saint Jean ; mais dès le lendemain de Noël, il crut devoir prendre les dispositions que les circonstances paraissaient commander. Son premier soin fut de faire partir trois de ses fidèles, Herbert de Bosham, Alexandre le Gallois et Gilbert de "Glanville, ce dernier entré depuis peu à son service. Herbert reçut mission d'aller trouver le Roi de France, l'archevêque de Sens, et quelques autres personnages amis ; mais il dut partir de nuit pour échapper aux espions. Cette nouvelle séparation lui coûtait plus encore que la première; lorsque sous les voûtes obscures de Saint-André de Northampton il avait dit adieu à son maître, il avait pu du moins nourrir l'espérance de le retrouver sous peu de jours ; mais à l'heure où il le quittait pour la seconde fois, il emportait au contraire la conviction qu'il ne reverrait plus en ce monde celui qui l'avait toujours traité en ami intime et dévoué ; aussi ne put-il maîtriser son émotion ni retenir ses larmes lorsque vint, encore dans le silence de la nuit, l'heure de la séparation. Alexandre et Gilbert étaient chargés d'une mission plus dangereuse, car l'Archevêque leur confiait une lettre pour le Pape (i), et il était besoin de toute l'audacieuse adresse du Gallois pour faire parvenir ce document jusqu'au Saint- Père en dépit des perquisitions de la police royale. Cependant il importait que la lettre arrivât entre les mains d'Alexandre III; car elle était destinée à mettre