CHAPITRE XVIII
l'on ne s'étonne plus dès lors de le voir tomber au niveau des routiers vulgaires. Un jour il s'embusqua sur le grand chemin, attendit au passage un convoi de chevaux employés aux transports de l'Archevêché, l'arrêta, et fit couper par son neveu, Jean de Broc, la queue d'une des bêtes ; le pauvre animal ainsi mutilé fut amené devant Thomas. L'acte de Robert constituait une insulte plus encore qu'un dommage matériel ; car à cette époque le cheval était considéré comme un précieux serviteur, compagnon et auxiliaire de tous les travaux, de toutes les luttes de son maître. Ce fut à raison de ces faits, et plus encore de sa conduite pendant que son frère avait pillé l'Archevêché, que Robert fut frappé de l'excommunication le jour de Noël. L'apostat répondit au primat par l'intermédiaire d'un homme d'armes : « Si « je suis excommunié, faisait-il dire, j'agirai en excom- <c munie. »
Les hauts faits de cette famille ne s'arrêtèrent pas là: Randolf saisit un navire qui arrivait de Normandie, chargé de vin pour le compte de l'Archevêque. Le bandit coupa les agrès, enleva les ancres, tua plusieurs matelots, et enferma le reste de l'équipage au château de Pevensey ; mais cette fois, Thomas résolut d'obtenir justice. L'abbé de Saint-Alban et le prieur de Douvres allèrent de sa part trouver le jeune Roi et portèrent plainte au sujet des violences que se permettaient les frères de Broc. Henri Court-Mantel ordonna aussitôt la restitution du navire et de sa cargaison, et il fut obéi : preuve évidente que si Randolf et ses pareils osaient se livrer à d'autres brigandages, c'était parce que l'autorité royale les y encourageait, tout au moins par le silence. Thomas ne s'y trompait pas ; aussi pour n'être pas surpris à l'improviste, cherchait-
il surtout à se tenir au courant des dispositions qui régnaient à la cour de Winchester, car il lui était malaisé de connaître d'une manière suivie ce qui se passait en Normandie. Dans ce dessein il crut pouvoir se fier au comte Renaud de Cornouailles, dont nous avons pu remarquer à Clarendon et à Northampton l'attitude assez respectueuse à l'égard du primat. Thomas envoya vers lui un homme de confiance, nommé Guillaume, qui, pour pénétrer auprès du comte, dut se faire passer pour médecin ; le noble lord étant alors malade, on laissa le nouveau venu arriver jusqu'à lui. Renaud ne voulut pas trahir l'Archevêque ; mais dès le lendemain la ruse fut découverte. Le jeune Roi vint en effet ce jour là visiter le comte, lui apportant du gibier de sa chasse, et le valet qui en était chargé déposa son fardeau ; puis pour passer le temps en attendant son royal maître, il s'assit dans le vestibule, et se prit à regarder les allées et venues des gens de la maison. En apercevant le prétendu médecin, il s'écria tout haut :
« Eh mais ! voici Guillaume qui est au service de « l'Archevêque. »
« Non, répondit quelqu'un, c'est là le médecin du « comte.
« Oh ! repartit le valet, c'est bien Guillaume ; il y « a longtemps que je le connais. »
L'entretien fit naturellement quelque bruit et parvint prompte ment aux oreilles du malade ; celui-ci manda sur-le-champ son médecin, et lui jeta rapidement ces mots: « Retourne en hâte vers ton maître,. « et de ma part dis lui de prendre ses précautions. « Je ne réponds de rien. Dis lui, ainsi qu'à Jean de « Salisbury, à Jean de Cantorbéry, à Confier, à « Alexandre le Gallois, qu'ils périront par l'épée où.