CHAPITRE XVIII
« est venu sans sou ni mailles à ma cour ! Je l'ai « fait grand, et maintenant il s'est dressé contre moi, « contre mes héritiers ! Et il ne s'est trouvé personne « pour venger mon honneur outragé ! »
Henri n'articulait aucun nom, mais il n'en était pas besoin ; depuis assez longtemps on savait quel homme il appelait « son unique ennemi ». Aussi l'émotion se répandit-elle en un instant dans toute la cour, et les sentiments les plus violents se firent-ils jour; car blesser l'honneur royal était crime de lèse-majesté, que la mort seule pouvait expier. Les délibérations prises au château de Northampton n'étaient pas si tôt oubliées ; et plus d'un seigneur présent à Bur avait alors demandé la peine capitale contre l'Archevêque. Plusieurs d'entre eux jurèrent de venger sans tarder l'insulte faite à la couronne, bien qu'à la vérité ils ne pussent dire en quoi elle consistait.
Le lendemain arrivèrent les trois évêques. Pour les recevoir Henri assembla toute sa cour, et dès que les prélats furent introduits ils se jetèrent aux pieds du Roi, qui les fit incontinent relever. Roger d'York prit alors la parole :
« Sire, dit-il, c'est moi qui parlerai, puisque les deux « évêques ici présents ne peuvent communiquer avec « aucune personne sans lui faire encourir la peine « dont les a frappés l'Archevêque (i), dès son arrivée '< au-delà de la mer. Il a en effet excommunié tous « ceux qui ont assisté au couronnement de votre fils.
« Par les oilz Deus ! s'écria Henri, je suis donc *^ aussi frappé, puisque j'y étais!
I. Première perfidie, on le comprendra en relisant ce que nous avons écrit t. I, pag. 220-221 ; on saisira en même temps la portée de ces quelques mots, qui rangeaient les évêques au nombre des barons du royaume, selon les statuts de Clarendon. Toutes les paroles de Roger d York en cette circonstance furent,calculées avec un art infernal. T. II. 23
« Sire, reprit Roger, du moins la peine est-elle « moins lourde pour nous, qui la partageons avec « vous. Mais l'Archevêque ne s'en est pas tenu là ; « depuis son retour on le voit parcourir vos domaines « avec une nombreuse escorte d'hommes armés, di- « sant bien haut qu'on ne l'exilera pas une seconde « fois, et cherchant partout à racoler des renforts, « pour se rendre plus redoutable. Nous y perdons nos « biens, et nous sommes punis pour vous avoir loya- « lement servi ; mais nous ne nous en plaignons « point, contents si votre faveur au moins nous reste. « Cet homme nous a déshonorés, il est vrai ; nul ne « pourra vous blâmer si vous voulez redresser pareil « outrage ; mais attendez plutôt qu'il ait pris toute « son assurance, et laissez croître son audace : vous « n'en serez que plus promptement et mieux vengé. »
Ce conseil perfide signifiait que le Roi devait patienter pour se donner plus aisément les apparences d'un prince persécuté (i). On lut ensuite publiquement les Lettres apostoliques remises la veille au Roi de la part des prélats ; tous les assistants écoutèrent en silence, puis ce fut un concert d'imprécations contre l'Archevêque, bien que la plupart des seigneurs n'eussent rien compris à ce texte, écrit en un latin oratoire que de bons clercs seuls pouvaient entendre (2). Ils n'en juraient pas moins d'arracher la langue à l'Archevêque et de lui briser le crâne, où qu'il se trouvât, fût-ce à l'autel.
On était à la vigile de Noël ; durant la nuit sainte, à l'heure même où dans la cathédrale de Cantorbéry
1. C'est ainsi que Guillaume de Cantorbéry traduit la dernière phrase du discours rapporté par Garnier, donnant ainsi le sens et non la lettre.
2. Le comte d'Arundel lui-même disait cela au Pape, dans son palais de Sens (ci-dessus t. i, pag. 373-374).