CHAPITRE XIX
« n'est-on pas à la Noël ? Le Roi a fait sa paix avec « nous, et il ne choisirait pas cette date pour recom- « mencer la guerre. »
Au reste la discussion dure peu; le tumulte éclate au dehors; « les gens du Roi I » crient des soldats qui envahissent la cour ; et des fenêtres du palais primatial on les voit se répandre dans les jardins, jusque dans le monastère. Du côté de la basilique ce sont des vociférations et des lamentations confuses ; dans les escaliers et la grand'salle du rez-de-chaussée on entend les serviteurs courir en désordre. Des coups violents retentissent, répercutés longuement sous les voûtes du palais; ils cessent, mais voici le fracas sinistre d'une fenêtre brisée, puis les craquements d'une porte attaquée à coups de hache. La panique est au comble :
— Seigneur, seigneur, disent les moines, retirez-vous « dans l'église, on n'osera pas vous y poursuivre.
— Non, non, répond Thomas; j'ai dit que je les « attendrais ici, j'y veux demeurer.
— Mais c'est l'heure des vêpres, il faut vous y « rendre. »
L'Archevêque refuse toujours. Plusieurs de ses familiers le saisissent alors et l'entraînent, ou pour mieux dire l'emportent, malgré ses efforts et ses protestations. Au moins réclame-t-il que sa croix soit portée devant lui ; Henri d'Auxerre la prend, et la petite troupe poursuit sa marche précipitée vers le monastère. Mais de tous côtés l'on voit des soldats qui gardent les passages : on se rappelle alors qu'une porte donne accès par une sorte de décharge dans le cloître des moines ; on se hâte de ce côté ; l'issue n'est pas gardée, mais depuis longtemps elle demeure fermée, et l'on n'a pas la clef. Un des clercs essaie
de forcer la serrure, qui tout-à-coup cède sans effort, à la grande surprise de tous. C'est que les deux cellériers du monastère, mis en mouvement par le bruit des armes, sont arrivés par le cloître, et sans se douter que l'Archevêque était là ont tiré le verrou, au moment précis où de l'autre côté on essayait d'ouvrir (i). Le groupe des clercs et des moines enlève de nouveau Thomas, qui parvenu dans le cloître réussit enfin à reprendre sa liberté. Voyant qu'on cherche à refermer le petit passage, il s'y oppose, et fait marcher devant lui tous les siens. Lentement il se dirige vers l'église, allant le dernier, regardant par instants si personne ne vient derrière lui, s'arrêtant même pour calmer ses familiers et chercher à maîtriser leur épouvante. Enfin il atteint la porte qui du monastère donne accès dans le transept nord de l'église.
Là Thomas rencontre un groupe nombreux de moines qui viennent de quitter l'office ; au cours des vêpres deux des enfants élevés sous l'habit monastique, terrifiés par l'irruption des hommes d'armes, se sont précipités dans le chœur, cherchant à se cacher dans les stalles. Ils n'ont pu dire grand'chose, mais de suite on a cru l'Archevêque assassiné; parmi le peuple qui assiste aux vêpres la confusion s'est mise, en même temps que le désordre dans les rangs des religieux, dont plusieurs ont fui vers le cloître ; mais voici qu'ils rencontrent le primat. Tout joyeux, ils se pressent au-devant de lui :
«; Entrez, Père ! disent-ils ; combien nous sommes « heureux de vous voir !
« Retournez à l'office, » répond brièvement Tho-
I. C'est Bénédict qui a eu et qui nous donne l'explication de ce fait providentiel, mais non miraculeux comme les autres biographes le laissent entendre.