CHAPITRE XIX
mas ; puis les voyant demeurer devant lui en groupe compact, il ajoute :
« Tant que vous obstruerez la voie, il est certain « que je n'entrerai pas. >/
Les religieux s'écartent, et l'Archevêque se dirige vers le petit escalier qui conduit au déambulatoire et au chœur iii. Mais il s'aperçoit que plusieurs moines se mettent en devoir de fermer la porte et de l'assujettir avec une barre de fer:
« Arrière, poltrons! s'écrie-t-il en revenant vers « eux. L'église n'est pas faite pour être barricadée « comme un château-fort. >>
Mais les religieux persistent :
« En vertu de l'obéissance, leur dit-il, je vous « défends de fermer cette porte. »
Et lui-même enlève la barre de fer et ouvre le battant ; puis se dirigeant de nouveau vers le chœur, il franchit quelques degrés de l'escalier ; mais à ce moment retentissent des exclamations de terreur.
« Qu'est-ce donc, dit-il, qui les effraye ainsi?
« Voyez, les hommes d'armes dans le cloître ! > s'écrie quelqu'un.
Et en même temps on entend au loin le cri :
« A moi, les gens du Roi 1 »
C'est la voix de Renaud Fitzurse : il débouche sous le cloître par le passage qui tout-à-l'heure a permis de dérober la marche de l'Archevêque (2).
1. Voir le plan de la cathédrale, t. i, pag. 172. La ligne ponctuée indique les diverses positions occupées par l'Archevêque depuis son entrée jusqu'au moment où il tomba sous le glaive.
2. Sur ce point c'est la version de Fitzstephen (pag. 139-140) qui nous oblige à croire qu'il s'agit bien de cette petite porte ; si l'on voulait entendre ses paroles de la porte de l'église (ostium claustri quo veneramus) il deviendrait très-difficile, impossible même, de rendre compte des mouvements de l'Archevêque tels qu'il les décrit : et il l'accompagnait alors.
SAINT THOMAS DE CAN'TORBîRY
« Je vais à leur rencontre, >> dit Thomas en redescendant l'escalier ; mais alors ses compagnons l'abandonnent et s'enfuient, les uns pour se cacher (ij, les autres pour se réfugier auprès des autels voisins. Seuls Henri d'Auxerre, Robert de Merton, Guillaume Fitzstephen et Edouard Grim demeurent à ses côtés, tandis que Guillaume de Cantorbéry reste au bas des degrés (2).
A peine le petit groupe s'est-il avancé de quelques pas que les quatre chevaliers font irruption dans l'église; ils portent le haubert dont les mailles les enveloppent et ne laissent guère voir que les yeux ; seul Tracy n'a pas pris d'armure, et on le reconnaît à <^ sa cotte verte et à son surcot mi-parti (3). » Tous ont l'épée à la main ; mais ils tiennent encore les haches avec lesquelles ils ont enfoncé une fenêtre et une porte pour pénétrer dans la grand'salle dont les chambellans avaient barricadé l'entrée (4 . Derrière
1. D'après la remarque de Fitzstephen, il est certain que Thomas Becket n'avait alors que l'embarras du choix s'il avait voulu se cacher lui aussi; la crypte était toute voisine avec ses angles obscurs; tout prés du transept et dans le transept même s'ouvraient des escaliers en vis qui conduisaient aux combles de l'église ; la nuit tombait, et il était aisé d'échapper ainsi aux assassins.
2. V. à l'appendice, note B, où nous réunissons quelques remarques sur les circonstances du martvre.
3. Garn. P. S*" M. pag. 195. Ce détail est confirmé par les peintures du ms. Harlei. n'^ 5102, qui nous montrent, dans la scène du martyre, trois chevaliers armés et le quatrième sans casque ni haubert, tenant seulement sa longue épée. Ajoutons que les armoiries de ïracy étaient d'argent à deux bandes de gueules.
4. Fitzstephen met ce bel exploit au compte de l'apostat Robert de Broc. C'est lui du moins qui guida les chevaliers vers un « oriol » ou galerie donnant dans le verger, par laquelle il savait pouvoir atteindre la grand'salle ; ce serait donc lui aussi qui se serait hissé jusqu'à la fenêtre, qui l'aurait enfoncée, puis aurait tendu aux chevaliers pesamment armés une échelle pour remplacer l'escalier de 1' « oriol », que des charpentiers venaient précisément de démolir pour le refaire à neuf ; ce