CHAPITRE XIX
eux vient un sous-diacre, nommé Hugues Mauclerc, avec quelques soldats et plusieurs miliciens de Cantorbéry, traînés à cette terrible scène, tous l'épée nue.
Il est environ cinq heures du soir; la nuit tombe, et l'obscurité commence à se faire dans la basilique, où se presse une foule tumultueuse. Fitzurse arrive jusqu'à la droite de la colonne qui s'élève au milieu du transept et que les autres chevaliers contournent par la gauche : la troupe s'arrête, en face de Thomas Becket, mais sans le reconnaître sous sa cappa et son capuce noirs :
« Où est le traître ? >> s'écrie Fitzurse d'une voix tonnante.
Personne ne répond. Apercevant un moine qui cherche à s'esquiver, Renaud l'interpelle :
« Halte! Où est l'Archevêque?
« Le voici, répond la voix du primat, qui s'avance « alors ; l'Archevêque le voici, mais non pas le « traître. Et vous, que prétendez-vous faire en vous « présentant ainsi dans une église de Dieu? Que « demandez-vous? Toi, Renaud, à qui j'ai fait beau- « coup de bien, vas-tu lever maintenant tes armes « contre moi ?
— Tu verras bien ; sors d'ici. »
Et le forcené saisit la cappa de l'Archevêque, en faisant tomber le capuce d'un revers d'épée.
— Truand ! Je ne sortirai pas, et tu accompliras « ton crime ici-même », réplique Thomas en se dégageant brusquement (i).
furent les outils de ces ouvriers que ramassèrent par précaution les conjurés. (Garn. pag. i88).
I. L'épithète, pour dure qu'elle paraisse, Tétait encore davantage dans la bouche de Thomas Becket ; notre délicatesse ne la supporterait pas,
Fitzui'se a reculé de quelques pas ; malgré la fureur qui fait étinceler ses yeux, il semble hésiter un moment. La foule, qui se presse dans l'église, menace d'envahir le transept par l'escalier qui y conduit. Moreville se détache aussitôt et contient ce mouvement menaçant, tandis que Tracy, aidé des deux autres chevaliers, tente d'enlever l'Archevêque et de le porter hors de l'église. Mais Thomas s'attache à la colonne centrale, et le fidèle Grim, qui seul est demeuré, le prend à bras-le-corps pour l'aider à résister. De la main gauche, le primat saisit Fitzurse par son haubert :
« Tu ne me toucheras pas, Renaud ; tu es mon « homme et me dois féauté. »
Et d'une poussée vigoureuse il l'envoie trébucher à trois pas en arrière. Tracy lâche prise et recule à son tour.
Le primat, contournant la colonne, fait quelques pas vers l'autel de saint Benoît, placé à l'orient du transept. Les chevaliers le suivent (i), et lui crient :
— Absous les évêques que tu as frappés !
— Ils n'ont point donné satisfaction, repart l'Ar- « chevêque, je ne les absoudrai pas.
— Eh bien tu vas mourir !
— Je suis prêt à mourir pour mon Dieu, afin que « l'Église trouve dans mon sang la paix et la liberté; « mais au nom du Seigneur tout-puissant, je vous « défends de toucher à mes serviteurs.
mais elle était méritée, Guillaume de Cantorbéry et Grim nnus l'affirment. Le premier des deux a même toute une page pour nous dé- . peindre les mœurs des quatre assassins, voire de leurs ascendants, sous ^^ de tristes couleurs. Et qu'on n'accuse pas ici l'Archevêque d'emportement ; l'ignominie de la vie de Fitzurse était connue, et il est des contacts qu'un honnête homme ne saurait subir. I. C'est Grim qui indique ce mouvement.