‹ Saint Thomas de Cantorbéry (volume 2)Chapitre 23 sur 372 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

effroi la perspective de voir ruiner en un seul jour les fruits de leurs labeurs, fermer tout d'un coup tant d'asiles où Dieu était honoré (i). Il valait mieux, leur semblait-il, qu'un homme fût sacrifié au ressentiment de la puissance qui avait en main la force, et que tout le peuple monastique ne fût pas dispersé. Eux aussi ne voyaient donc là qu'une question de personnes ! Mais une voix s'éleva pour protester contre des appréciations si étroites et si fausses, et ce fut celle de Guarin de Galardin : « Quoi ! s'écria-t-il « fièrement, nous chasserions de chez nous l'ami « de Dieu! Cela ne saurait être. Le Pape Alexandre « nous l'a confié ; depuis bientôt deux ans qu'il « demeure parmi nous, a-t-on constaté qu'il nous fût « à charge ? Non, bien au contraire, l'abbaye n'a « jamais été plus prospère. D'ailleurs s'il est réduit à « l'exil^ c'est pour la cause de la chrétienté : notre « ordre a-t-il donc été fondé pour autre chose que « pour venir en aide aux malheureux? Or en voici un;

I. C'est Garnier qui nous donne ces détails ; les autres biographes ne s'y arrêtent pas, mais ils n'avancent rien qui contredise le récit de Garnier. Fitzstephen semble même le corroborer : « timentibus monachis ne « omnes sui ordinis, quos in terris suis rex Anglise infinitos habebat, a « terris suis ejiceret... ». Roger de Pontign}^ est le moins explicite de tous, et cela se conçoit ; il donne même à entendre que TArchevêque s'est retiré spontanément de l'abbaye : on va voir comment. Garnier fournissait cependant à Roger de nombreux renseignements, et il avait causé avec les religieux de Pontigny même, nous le savons positivement ; mais ici le copiste a jugé prudent de ne pas suivre son modèle. Guillaume de Cantorbéry écrit dans le même sens, mais ne dissimule pourtant pas les menaces adressées au Chapitre général, que Roger mitigé singulièrement ; sous la plume de ce dernier, les menaces se transforment en simples reproches. Jean de Salisbury passe sous silence toute cette affaire, comme plusieurs autres de la même période. Mais nous trouvons ici Herbert en plein accord avec Garnier quant à la conduite adoptée finalement par les abbés de l'ordre, et Fitzstephen corrobore leur témoignage : « Rex... archiepiscopum summoveri fecit a Pontiniaco, timentibus monachis... ». Ce sont donc les trois principaux témoignages qui s'accordent sur ce point.

« comment pourrions-nous lui refuser secours? (i) » La noble protestation de l'abbé ne trouva point d'écho. Le chapitre se sépara le troisième jour, et Gilbert, abbé de Cîteaux, prit la route de Pontigny avec l'évêque de Pavie, moine cistercien, et plusieurs prélats du même ordre. Arrivés à l'abbaye, tous se présentèrent devant l'exilé, au nom du chapitre général, et lui mirent sous les yeux les lettres du Roi Henri. « Le chapitre, ajoutèrent-ils, ne vous « chasse pas pour cela, seigneur Archevêque ; il se « borne à porter ces pièces à votre connaissance, et « s'en remet à votre sagesse du parti que vous aurez « à prendre. Car nous savons tous de quelle affection c< vous entourez notre ordre et, nous sommes assurés c< que vous saurez agir de façon à ne lui attirer à c< cause de vous aucun dommage spirituel ni tem- « porel (2'. »

La réponse du primat d'Angleterre ne pouvait être douteuse, dès lors qu'on ne lui laissait pas ignorer les menaces du Roi : 'T, A coup sûr, répliqua-t-il avec « une noble délicatesse, je ne consentirais jamais à « payer ma dette de reconnaissance envers votre ordre « par une imprudence qui pût lui être préjudiciable. « Je vais quitter immédiatement vos terres ; où que « j'aille, avec mes compagnons d'exil, je compterai « sur le Seigneur qui sait nourrir les oiseaux du ciel « et vêtir le lys des champs. »

1. Cette attitude de l'abbé de Pontigny est également affirmée par Herbert, quoique avec moins de détail que par Garnier (Herb., p. 398.)

2. Il faut vraiment l'autorité d'un témoin oculaire comme Herbert pour faire admettre l'authenticité d'un tel discours, à la fois empreint de maladresse et de lâcheté. C'est probablement là ce que Roger de Pontigny voudrait nous donner comme raison de la détermination spontanée de l'Archevêque. Son embarras se comprend, mais son procédé ne s'excuse pas ; comme historien il nous devait la vérité.

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