‹ Saint Thomas de Cantorbéry (volume 2)Chapitre 233 sur 372 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

fidèles en jugeaient autrement, et après avoir fui plusieurs revenaient vers le saint corps, pour tremper dans son sang quelque linge, voire quelque morceau de leur vêtement.

L'obscurité régnait alors dans la basilique profanée, dont le silence n'était troublé que par des gémissements étouffés. Le chœur demeurait désert; les moines avaient pris la fuite en entendant Fitzurse crier sus à l'Archevêque, et aucun d'eux n'osait rentrer dans l'église, tant que les chevaliers se trouvaient encore dans le palais. Peu à peu quelques uns y revinrent cependant, mais pour faire sortir les pieux fidèles qui s'étaient réunis autour du corps du martyr; car on craignait que les assassins n'en eussent avis et ne se portassent à de nouveaux excès. L'église une fois évacuée, les religieux en fermèrent les portes, puis sous les voûtes obscures tout rentra dans le plus profond silence, et le saint corps demeura seul, abandonné sur les dalles.

Au bout de quelques instants, le chambellan Osbern reparut pourtant, comme s'il cherchait encore son maître ; et le voyant ainsi sans honneurs et sans gardiens, ne pouvant faire sans aide ce qui eût été nécessaire, il déchira au moins un morceau du surplis dont il était encore revêtu et en couvrit le chef en- . sanglante du martyr.

Lorsqu'enfin l'on sut que les meurtriers étaient partis, clercs et moines, avec les domestiques du palais et un certain nombre de bourgeois, se réunirent autour des saintes reliques, à la lueur des flambeaux. Les pauvres gens n'avaient pas eu le courage de défendre leur pasteur et leur maître, et peut-être n'eût-ce pas été possible, après tout ; mais dès ce moment leur douleur, longtemps comprimée par la

crainte, se donnait libre cours. Les sanglots et les gémissements faisaient résonner sourdement l'écho des grandes nefs. « Saint Thomas ! Saint Thomas ! » s'écriaient par moments les témoins de cette lugubre scène; et ils trempaient le doigt dans le sang du martyr pour s'en signer le front et les yeux. Enfin on leva le saint corps, on le coucha dans un cercueil de bois pour le porter à l'autel majeur de la cathédrale. Comme le sang filtrait à travers les joints de la bière, on plaça au-dessous une sorte de bassin pour recevoir ces gouttes précieuses. En relevant la dépouille mortelle du martyr, on trouva la hache que Fitzurse avait jetée là, et un lourd marteau de fer dont on reconnut assez la provenance. Le corps une fois étendu dans le cercueil, chacun put admirer la beauté du visage ; les yeux et la bouche étaient fermés, les chairs colorées, et le saint semblait endormi (i). Le sang s'était coagulé en forme de couronne autour de ce chef déchiré, mais n'avait point atteint le visage. Seul un mince filet traversait en biais la face, de la tempe droite à la joue gauche, mais c'était là comme un ornement qui rehaussait la beauté de cette imposante figure, bien loin de la diminuer (2). Lorsqu'on eut transféré le saint corps, le moine Arnaud, qui était orfèvre, vint avec quelques confrères au lieu du martyre, et recueillit le sang et les débris de la cervelle répandus sur le pavé de l'église pour les enfermer religieusement dans un reliquaire de métal. Enfin, pour prévenir toute profanation involontaire de la place où le saint était tombé, l'on apporta

1. Ces détails sont consignés dans une lettre écrite au Souverain Pontife par un témoin oculaire. Celui-ci était arrivé à Cantorbéry le jour même du martyre et avait vu le corps inanimé du saint [Materials, t. vu,, pag. 436, ep. « Eram magnificentiai »).

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