CHAPITRE XX
donc la cappa et le surplis de lin, puis une pelisse d'agneau, et ces trois vêtements, teints de sang, furent donnés aux pauvres (i). Deux autres pelisses eurent le même sort: et ceux qui purent ensuite s'assurer la possession de ces diverses reliques les conservèrent précieusement. Alors la coulle cistercienne apparut à tous les yeux. La nuit précédente un petit nombre seulement de moines avaient été initiés à ce secret; mais au moment de l'ensevelissement, ce fut une explosion de joie et de surprise. Enfin apparut la terrible haire, et dans le sein du martyr on trouva la lettre qui était venue, le dimanche précédent, l'avertir du complot formé contre lui.
Tout étant préparé, on laissa le corps enveloppé du long et rude cilice (2), et de la coulle monastique. Puis on le revêtit des ornements que Thomas avait portés le jour de son sacre, un amict sans broderies, l'aube, le chrismatique ou bandeau de l'onction, le manipule, l'étole, la tunique, la dalmatique, la chasuble, enfin la mitre et le bâton pastoral. On y ajouta le pallium fixé avec les épingles, puis les gants avec l'anneau, et les sandales. Un sarcophage de marbre, qui n'avait pas encore servi, se trouvait tout à point déposé dans la crypte; on y plaça le corps du martyr, et on le descendit dans une fosse creusée der-
1. Ce procédé pourrait sembler étrange; car ces vêtements constituaient des reliques précieuses qui eussent enrichi le trésor de la primatiale. Mais il était d'usage de faire largesse aux pauvres d'une manière ou d'une autre à la mort des pontifes. En leur donnant ces reliques, les moines savaient d'avance qu'elles seraient vendues, et ainsi le prix que les pauvres en retireraient serait une aumône pour eux. Il faut convenir néanmoins qu'aujourd'hui nous procéderions sans doute autrement. Les trois vêtements en question furent vendus pour une somme très minime à Guillaume de Bourne. digne prêtre qui habitait non loin de Cantorbéry.
2. C'est sans doute cette haire que l'on vit plus tard suspendue audessus du tombeau, après la translation en l'an 1220.
rière la chapelle de la Vierge appelée <?, Notre-Dame « Sous-voûte », en avant des deux autels dédiés à saint Jean-Baptiste et à saint Augustin de Cantorbéry. La terre recouvrit enfin le précieux dépôt, sans qu'aucune messe ni aucune prière liturgique eût pu avoir lieu ; puis les moines se retirèrent, barricadèrent solidement les portes de la crypte, et le glorieux athlète de Jésus-Christ, l'intrépide champion de l'Église, demeura caché dans le silence et l'obscurité. La basilique étant profanée, l'on n'y pouvait plus chanter l'office divin, moins encore célébrer le saint sacrifice, jusqu'à ce qu'elle eût été réconciliée; or il fallait que le Pape lui-môme donnât pouvoir à quelque prélat pour accomplir cette fonction puisqu'il s'agissait de la maîtresse de toutes les Eglises d'Angleterre. C'était donc pour longtemps que ses voûtes allaient demeurer muettes, que ses autels dépouillés, son dallage bouleversé, présenteraient l'image de la désolation. Le sang rédempteur ne coulerait plus dans ce sanctuaire dont l'ange gardien n'aurait plus à offrir au Dieu tout-puissant aucun hommage d'adoration ni de louange. La dépouille mortelle enfin de Thomas le Martyr ne serait entourée d'aucune vénération, si même elle échappait aux fureurs des hommes! Au dehors, un ordre publié à son de trompe défendait de faire ni de dire quoi que ce fût en faveur de Thomas Becket. Des espions lancés par les frères de Broc, circulaient de tous côtés, allaient même écouter aux portes des hôtelleries, pour surprendre les moindres paroles échappées à la foi des habitants ou des étrangers de passage dans la ville. Le silence le plus profond allait donc se faire autour de Thomas et ensevelir à jamais sa mémoire.
Mais la voix de Dieu retentit, ébranle les échos