CHAPITRE XX
béatifique : <-' Et, ajouta-t-il, pour que vous ne con- « serviez aucun doute sur la véracité de ma parole, « écoutez et retenez ce que je vais vous dire. Dès « que mon âme eut quitté mon corps, elle fut enlevée « par les Anges, et je vis Dieu. A ce moment parut « un homme de haute et noble stature, au milieu « d'une procession si belle que je ne puis la décrire; « nul n'aurait su compter les personnages qui com- « posaient ce cortège ; car on y voyait la multitude « des Anges, le chœur harmonieux des Patriarches « et des Prophètes, la troupe glorieuse des Apôtres, « les innombrables cohortes des martyrs aux vête- « ments de pourpre et des confesseurs aux blanches « couleurs. Le triomphateur lui-même s'avança de- « vaut l'Éternel dans l'attitude d'un martyr; de sa « tête le sang paraissait encore jaillir. Et le Seigneur « lui dit: Thomas, je veux que tu entres dans la cour « de ton Roi ; la gloire que j'ai donnée à Pierre, je « te la veux donner aussi. Et le Seigneur prit une <' couronne d'or d'une étonnante grandeur, et la « posa sur le chef déchiré du martyr. Maintenant « donc, tenez pour certain que Thomas, le grand « évêque de Cantorbéry, est mort ces jours-ci et s'en « est allé à Dieu. Remarquez tout ce que je vous ai « dit et notez en la date, car avant peu vous enten- « drez parler de cet événement par les pèlerins qui « arriveront ici, et vous reconnaîtrez la vérité de mes « paroles. Puis donc que je vous ai dit vrai sur ce '< sujet, croyez moi aussi lorsque je vous assure de € mon salut éternel. » L'abbé auquel cette révélation venait d'être faite la publia aussitôt ; le patriarche Héraclius la connut lui-même; et peu de temps après, les pèlerins d'Occident arrivés en Palestine confirmèrent la nouvelle du trépas de Thomas le Martyr.
Ainsi se succédaient et se multipliaient les prodiges, à Cantorbéry et sur cent points différents ; c'était la grande voix du Seigneur, proclamant plus haut que toute contestation humaine la gloire et la sainteté de son serviteur. La loi du silence allait s'évanouissant chaque jour, et déjà le peuple cherchait le chemin de la tombe où étaient renfermées les reliques du saint; les portes lui en furent ouvertes par le Roi lui-même. On vit en effet arriver au monastère cathédral deux clercs porteurs d'un message que Henri II adressait aux moines de Sainte-Trinité, pour leur exprimer toute la douleur qu'il ressentait de la catastrophe dont la nouvelle lui était parvenue peu auparavant. Le Roi daignait pardonner à Thomas Becket les injures qu'il en avait reçues, disait-il, et annonçait que son intention n'était pas de poursuivre jusque dans le tombeau celui qu'il avait combattu vivant. « Donnez lui donc une sépul- 'K ture honorable, ajoutait le prince, et qu'il repose « parmi ses prédécesseurs. »
Dès lors les religieux n'avaient plus à craindre d'exposer leur trésor aux outrages des frères de Broc, et le vendredi 2 avril, dans l'octave de Pâques, ils ouvrirent enfin les grilles de la crypte où le peuple afflua immédiatement. Il s'en suivit une recrudescence dans le nombre des miracles, qui ne cessaient plus ; mais une alerte imprévue causa bientôt de nouvelles alarmes : un ami vint dire aux religieux que la nuit suivante des hommes armés viendraient en force pour enlever les reliques du martyr. Afin de prévenir une telle profanation, les moines prirent aussitôt le parti de transférer le saint corps et de le cacher en un autre lieu. Ne pouvant transporter le lourd sarcophage de marbre, ils y substituèrent une arche de bois que l'on put dérober aux recherches derrière l'autel