CHAPITRE XXI
« Allez où vous voudrez, circulez dans mes états, « exécutez vos instructions comme légats; vous ne « serez point troublés. »
Les cardinaux ne se laissèrent pas intimider, et résolurent de pousser le prince au pied du mur; mais voici où nous pouvons saisir le secret de tant d'échecs éprouvés depuis des années par la cause de la vérité. Le cardinal Albert avait dès longtemps compris toute la portée du grand débat ; il s'était montré fidèle au droit et n'avait pas craint de parler librement à la cour pontificale; son collègue, moins énergique, n'était cependant pas moins bien disposé ; par malheur ni l'un ni l'autre ne connaissaient assez les hommes avec lesquels ils avaient à traiter. En réponse à la menace de rupture que venait d'articuler le Roi, ils se décidèrent à lui signifier un ultimatum, en lui accordant seulement un délai très court; mais pour régler le détail de ces mesures, ils voulurent prendre conseil, et firent appeler Arnulf de Lisieux, Richard d'Ilchester et Renaud, l'archidiacre de Salisbuiy : ce fut un coup de fortune pour le Roi.
Soudainement Henri consentit à se trouver sous trois jours à Avranches, et lors de cette nouvelle entrevue, l'on fut assez surpris de le voir accepter sans résistance toutes les conditions des légats. Cependant, désirant avoir auprès de lui son fils aîné pour lui faire prêter serment d'obéissance aux ordres apostoliques, il obtint sans peine que les cardinaux attendissent la fête de l'Ascension.
Au jour dit, 23 mai, les deux légats reçurent de Henri II le serment de n'avoir ni ordonné ni souhaité la mort de l'Archevêque, et d'avoir au contraire ressenti de cette catastrophe une douleur profonde. Après quoi ils lui imposèrent une pénitence qu'ils firent con-
naître par lettres patentes, adressées au Roi et conçues en ces termes (i) :
« A dater de la Pentecôte prochaine et pendant un an vous fournirez les subsides nécessaires à l'entretien de deux cents hommes, d'après l'estimation des chevaliers du Temple, pour la défense de la Terre-Sainte. A la Noël vous prendrez vous-même la croix pour trois ans, et partirez l'été suivant, à moins que le seigneur Pape ou son successeur ne vous en dispense. Que si vous alliez combattre les Sarrazins d'Espagne, le délai de votre départ pour la Palestine serait prorogé d'autant. Vous n'entraverez ni ne laisserez entraver les appels au Saint-Siège en causes ecclésiastiques, et permettrez de bonne foi sans mal engin au Pontife romain de connaître de ces causes, comme aussi vous laisserez ses jugements sortir leur effet; néanmoins, si quelque appelant vous était suspect, vous pourriez exiger de lui caution contre toute manœuvre nuisible à votre personne ou à votre royaume. Les coutumes qui ont été introduites sous votre règne au détriment de l'Église seront abrogées entièrement et vous n'en réclamerez plus l'observation de la part des évêques. Vous restituerez intégralement à l'Église de Cantorbéry les domaines que vous lui auriez soustraits, et les rendrez tels que l'Archevêque les possédait avant de quitter l'Angleterre. Enfin vous restituerez aux clercs et aux laïques des deux sexes, dépouillés à cause de l'Archevêque, vos bonnes grâces avec les domaines qui leur appartenaient. »
Henri jura sur l'Évangile d'observer toutes 'ces conditions, et son fils prêta serment d'accomplir lui-même ce que son père ne pourrait faire. Les deux légats