CHAPITRE XXII
milles de Cantorbéiy, puis continua par eau son pèlerinage. Arrivé au terme du voyage, il offrit le denier qu'il avait voué selon la coutume, et reçut la permission de revêtir une des pelisses que Thomas Becket portait au moment de sa passion (i) ; mais il n'éprouva aucun soulagement, et reprit la route de son manoir, cahoté dans un mauvais charriot qui lui occasionnait de vives souffrances ; aussi s'arrêta-t-il non loin de Cantorbéry chez un parent par alliance, et se mit au lit, non sans avoir bu et mangé comme il ne l'avait pas fait depuis longtemps. La nuit se passa pour lui dans un tranquille sommeil qu'il ne connaissait plus, et le matin il s'éveilla tout surpris de ne trouver d'autre souvenir de son mal qu'un peu de faiblesse dans les pieds.
L'expédition d'Irlande fut l'occasion de plusieurs faits où l'on vit la main du martyr de Cantorbéry. Pendant l'été de 11 72, le Roi dirigeait des troupes vers sa nouvelle conquête, et certain chevalier, nommé Robert, cousin de Renaud Fitzurse, se rendait à l'appel de son suzerain. Il allait avec son train dans les environs de Glocester ; un écuyer à pied menait en main le destrier de bataille, tandis que le chevalier venait à quelque distance en arrière. L'écuyer, fatigué de la marche, tenait assez négligemment sa bête qui à un moment donné lui détacha une ruade en pleine poitrine, et rétendit à terre sans connaissance. Aussitôt ses compagnons de s'empresser à lui porter secours; deux charriots qui passaient par là s'arrêtent également ; survient à son tour le chevalier, qui mettant
I. Guill. Cant. pag. 18;. Sans doute les religieux avaient compris quelle faute ils avaient commise en abandonnant si aisément des souvenirs aussi précieux. Toutefois c'est la seule mention que nous ayons trouvée de ce vêtement dans les souvenirs de la primatiale.
pied à terre, emplit d'eau son cor à une fontaine voisine et cherche à ranimer l'écuyer, tout en faisant quérir en grande hâte le prêtre d'une église distante d'un mille et demi. Le ministre de Dieu arrive bientôt, portant la sainte Eucharistie, mais le blessé ne donne aucun signe de vie et ne peut recevoir le corps du Seigneur. Le prêtre fait alors vœu de l'envoyer en pèlerinage à Cantorbéry ; on le place inanimé sur l'un des charriots, et un ami lui soutient la tête, pendant que le chevalier Robert, obligé de continuer sa route, laisse s'éloigner le petit convoi aux allures presque funèbres. Mais on n'a pas encore parcouru beaucoup de chemin que l'écuyer ouvre les yeux, s'assied luimême dans le charriot sans paraître gêné le moins du monde. Aux exclamations de surprise qui accueillent son retour à la vie simplement il répond : « J'ai vu « venir à moi un homme d'aspect vénérable qui m'a « dit : Lève-toi, et va où t'oblige le vœu fait en ton « nom. — Mais, ai-je répondu, comment y aller ? « Je ne puis monter à cheval, encore moins cheminer « à pied. — Va, m'a dit alors l'apparition, tu feras « heureusement le voyage. »
L'armée royale étant passée en Irlande, la dyssenterie se mit dans ses rangs et y exerça de grands ravages; un baron, bien connu du prince, en fut atteint, et dut bientôt recevoir les derniers sacrements ; puis il fit vœu d'aller en pèlerinage à Cantorbéry, et la convalescence se déclara aussitôt. Avec plusieurs autres seigneurs de la cour il accomplit sa promesse dès qu'il put le faire et raconta lui-même aux religieux l'histoire de sa guérison. Henri II, qui n'avait pas encore été réconcilié avec l'Église, ne put ignorer ce fait, qui d'ailleurs ne demeura pas isolé pendant tout le cours de son expédition ; il y en eut même de plus