CHAPITRE XXIII
Pendant ce temps les moines chantaient Matines; quelques heures plus tard l'office des Laudes fut célébré ; Henri alors quitta la crypte pour aller prier successivement à tous les autels de l'église supérieure, et vénérer les reliques des bienheureux qu'il rencontrait partout dans cette pieuse visite ; puis il revint au saint tombeau. Lorsque le soleil fut levé, il demanda une messe qu'il entendit ; après quoi il voulut, comme tant de pèlerins venus avant lui, boire quelques gouttes du sang du martyr mélangé dans de l'eau, et emporter une petite fiole d'étain remplie de cette eau sanctifiée. Enfin il quitta la basilique et reprit le chemin de Londres.
Henri II était mainter.ant sincère dans son repentir: après le martyre de l'Archevêque, on avait eu de justes raisons de suspecter la vérité de ses déclarations; mais depuis lors il avait senti la main de Dieu s'appesantir sur lui, et par un de ces revirements heureux que la foi du moven âge rendait fréquents, le Roi avait ouvert les yeux et reconnu son crime. La promesse de bâtir un monastère fut tenue, et au-delà ; le prieuré des Augustins du Mont-Rouen, autrement dit le Mont Saint-Jacques ou le Mont-aux-Malades, fut en effet réédifié par Henri II sur un plan beaucoup plus vaste et plus beau (ii; les monastères du Bois-Rayer, de Pommier-aigre, au diocèse de Tours, celui de Villiers au diocèse de Bourges, tous trois de l'ordre de Grandmont, furent aussi élevés et dotés par le Roi d'Angleterre à cette occasion (2). Malheu-
1. Langlois, Histoire du prieuré du Mont-aux-Malades, (Rouen, 1851).
2. Annal. Ordin. Grandiinont. pag. 5 et seq. (1662). — Cfr. Le Paradis délicieux de la Touraine, par le R. P. Martin Marteau, Carme ; iii^ Parterre, chap. Lv (1660). On a attribué aux mêmes circonstances la construction de beaucoup d'autres églises, qui datent en effet de cette époque ; ainsi la salle de Coëffort, au Mans, qui ne devint église qu'au xiii*" siècle.
^tj^ SAINT THOMAS DE CANTORBÉRY
reusement le repentir du prince ne portait que sur le fait de sa coopération au meurtre de l'Archevêque, mais n'allait pas et n'alla jamais jusqu'à lui faire regretter les lois funestes qui avaient été la véritable cause d'une telle catastrophe. L'expiation toute volontaire que nous venons de raconter ayant été sincère, néanmoins, elle fut bénie de Dieu,
Le jour même où Henri Plantagenet s'humiliait au tombeau de saint Thomas, une tempête dispersait la flotte qui était sortie des ports flamands pour porter en Angleterre Henri Court-Mantel ; obligé de regagner la Flandre, le jeune prince renonçait à son projet. A la même heure, le vieux comte Renaud de Cornouailles battait Leicester, et le comte de Norfolk voyait son armée de brabançons désorganisée, prête à se rendre, ce qui ne tarda pas.
Mais l'ennemi le plus redoutable était le Roi d'Ecosse. Il était occupé à faire le siège du château d'Alnwik. Randolf de Glanville, qui suivait ses mouvements, venait de rallier Robert de Vaux et Roger d'Estouteville, dont la valeur avait déconcerté les efforts des écossais, et qui avec leurs garnisons avaient suivi l'armée de Guillaume dans sa marche vers d'autres places. Randolf était un chef entreprenant; averti que les écossais se gardaient mal, que d'ailleurs ils s'étaient répandus dans les campr.gnes tandis que Guillaume formait le blocus d'Alnwnck avec ses auxiliaires français et flamands, il résolut de tenter une surprise. Une marche forcée de vingtquatre heures l'amena dans le voisinage de la place assiégée ; le brouillard couvrait la plaine et dérobait l'approche des troupes royales. Une pointe audacieuse de la cavalerie d'avant-garde engagea brusquement l'action; le roi d'Ecosse, s'armant à la hâte, se