CHAPITRE XXIV
LES PÈLERINS DE CAXTORBÉRY (xii^-xiii'' Siècles)
Le triomphe de saint Thomas était complet, mais le Seigneur avait décrété qu'il ne serait pas seulement momentané, qu'il durerait pendant les siècles à venir, et que les peuples viendraient en foule aussi bien que les rois rendre hommage au défenseur des libertés de l'Église. L'élévation des reliques, prescrite par le Pape, devait donner une impulsion nouvelle à la dévotion des fidèles; mais elle ne put être accomplie aussi promptement que le souhaitait le Pontife romain, et Alexandre III ne devait pas la voir. Richard, le nouvel Archevêque de Cantorbéry, élu le 7 juillet II 73, se trouvait, on le comprend, aux prises avec mille difficultés de détails aussi bien que de principes; et pour donner à la fête de la translation du corps saint l'éclat qu'elle devait avoir, il souhaitait au moins le temps de réunir les ressources nécessaires. Une catastrophe imprévue vint imposer un délai bien plus long encore : le 5 septembre 11 74, un incendie éclata dans la ville; les flammes, poussées par un vent violent du sud, se propagèrent avec une rapidité effrayante vers la primatiale ; les flammèches ne tardèrent pas à pleuvoir sur la toiture en plomb de la basilique, et la firent couler sur le lambris qui couvrait le splendide chœur élevé par le prieur Conrad au temps
de saint Anselme; en peu d'instants le feu gagna toute la charpente, tandis qu'une pluie de métal en fusion rendait tout secours impossible. Le noble édifice ne fut bientôt plus qu'un immense brasier, au sein duquel se détachaient les silhouettes sombres des tours de l'abside et du transept. Quand les flammes furent tombées faute d'aliments, on put mesurer l'étendue d'un tel désastre; à partir de la croisée jusqu'au chevet de l'église, il y avait urgence à démolir les murs calcinés qui menaçaient ruine; c'était donc la plus belle moitié du vaisseau qu'il fallait sacrifier et reconstruire. Seuls les murs du déambulatoire qui régnait autour du chœur purent être conservés, avec les deux tours dites de saint Anselme et de saint André, sur lesquelles se voient encore aujourd'hui les traces du terrible incendie. Quant à la crypte où dormait le martyr, elle n'avait pas souffert; le berceau de Thomas Becket avait été entouré de flammes, et le feu venait d'environner sa tombe, mais en la respectant ; et le principal résultat de l'événement fut de donner plus de grandeur et de majesté à la basilique dont le corps saint était devenu la gloire. On résolut en effet de la relever sur un plan plus vaste qui en fît comme une châsse immense consacrée aux reliques du martyr. En la prolongeant vers l'orient d'un quart environ de sa longueur totale, l'architecte monastique agrandit considérablement la crypte, et au niveau de l'église supérieure dessina une abside de dimensions inusitées qui occupait l'emplacement de l'ancienne chapelle du chevet où Thomas Becket avait tant aimé à prier. Le nouveau sanctuaire lui était destiné ; au centre devait être placée un jour sa chasse, et au chevet de la nouvelle construction, une chapelle en forme de rotonde fut établie, pour recevoir plus tard la
A Autel majeur B ylutel de SaintTliomas C Châsse de Saint Thomas D Couronne de Becket E Autel à la pointe
de l'Epée H Chœur 1 Escalier des Pèlerins
Plan de la Cathédrale de Canïoriîéry Après les reconstructions des XII^ xiv^ et xv<= siècles.
relique insigne déjà connue sous le nom de « Cou- « ronne de Becket » : c'était la partie du crâne consacrée par le saint-chrême et détachée par l'épée des assassins. Nul doute que le terme déjà populaire n'ait inspiré à l'architecte l'idée de la rotonde, assez insolite à cette époque; et par le fait le nom de Couronne fut ensuite donné couramment à la chapelle comme à la relique dont elle devait garder le dépôt (i).
Mais pendant que s'exécutaient ces travaux, le pèlerinage au saint tombeau fut-il suspendu ? Nullement, et bien au contraire il se développa chaque jour. Les moines avaient pris soin d'abriter le sarcophage du martyr par une construction provisoire en bois, qui permettait aux ouvriers de travailler sans interdire aux pèlerins l'accès de la tombe qu'ils venaient chercher de bien loin. Mentionnons au premier rang des clients de saint Thomas à cette époque le bien- fl faiteur insigne auquel l'exilé avait dû la vie et envers lequel il se montra magnifique. Jusque alors aucun fait n'avait affirmé la reconnaissance du martyr pour le Roi Louis de France; mais en 11 79 l'héritier de la couronne, qui devait régner sous le nom de Philippe-Auguste, fut atteint d'une maladie grave, et l'on désespérait de sa vie, quand le vieux Roi son père entreprit avec confiance le pèlerinage de Cantorbéry. Le 22 août il aborda au port de Douvres, où Henri II vint le recevoir, et les deux princes chevauchèrent ensemble la nuit même sur la route que tant de pèlerins avaient déjà parcourue. L'Archevêque primat d'Angleterre sortit à leur rencontre avec un grand
I. Celui qui traça le plan du nouvel édifice était un français, Guillaume de Sens; mais en 1178 il tomba d'un échafaudage, et hors d'état de diriger désormais les travaux, il rentra en France ; un autre Guillaume, dit « l'Anglais », acheva l'œuvre qui demanda dix ans.