CHAPITRE XXVI
retira, mais la guerre n'était pas finie ; pendant les deux années qui lui restèrent encore avant que la vengeance des saints le conduisît à l'échafaud (i), le « Vicaire général // du Roi poursuivit d'une haine particulière la mémoire du martyr de Cantorbéry. Ordre fut intimé à tous les sujets de Sa Grâce de ne plus donner à Thomas Becket ni le titre de saint ni les honneurs dus à la sainteté, puisqu'il était « prouvé » que c'avait été là une usurpation. Les deux fêtes du martyre et de la translation furent abolies, le nom de Thomas rayé du calendrier de l'Église anglicane, et qui plus est soigneusement effacé des missels et livres d'office ecclésiastique ; sur quoi Cranmer trouva moyen de renchérir encore, en faisant gratter ce nom révéré dans les actes conservés aux archives de Cantorbéry. Partout les images du grand x\rchevêque furent proscrites ; peintures, statues ou vitraux durent être détruits dès qu'ils représentaient le héros de la liberté de l'Église, et de tels ordres furent exécutés rigoureusement. Dans quelques rares endroits ces œuvres des âges de foi échappèrent à la destruction, parce qu'on ne pouvait les atteindre sans de grandes difficultés (2) ; ailleurs, prêtres ou fidèles se contentèrent de couvrir les peintures qui représentaient le saint d'un enduit que Ton pourrait faire disparaître dans des temps meilleurs (3);
1. Telle fut l'opinion générale quand on vit tomber la tête du ministre, tout puissant peu de jours auparavant.
2. Tel le vitrail qui subsiste encore à Cantorbérv et qui représente le saint sortant de sa châsse ; nous en parlons ailleurs.
3. La peinture que nous avons reproduite en tête de notre P' volume était de ce nombre ; elle avait été exécutée sur une des faces latérales d'un tombeau, puis recouverte d'un enduit, que l'on fit tomber en 1840 environ. Dans plusieurs autres églises d'Angleterre des scènes entières, représentant le martvre de saint Thomas, furent ainsi préservées d'une destruction totale et ont été retrouvées de nos jours.
mais partout où il fut possible d'abolir ce souvenir exécré,- Cromwell et ses gens l'exigèrent. Conserver chez soi une biographie de saint Thomas devint même un crime de lèse-majesté, tant il est vrai que Henri VIII voyait dans le martyr un ennemi personnel. Lorsqu'il voulut abattre enfui les trois dernières citadelles monastiques de ses états, Glastonbury, Colchester et Reading, un des griefs principaux articulés contre le lord abbé Whiting, chef du premier de ces trois monastères, fut d'avoir gardé dans son cabinet « la vie pleine de mensonges de Thomas Becket (i) ». Les commissaires royaux avaient découvert ce volume, et Whiting paya de la vie sa fidélité au souvenir et aux enseignements du saint.
Tout avait donc péri, la victoire du césarisme était complète, et cette basilique de Cantorbéry, construite pour Thomas le Martyr, n'était plus qu'une solitude désolée, où tout ce qui chantait autrefois le triomphe ne disait plus maintenant que la plainte de la captivité. Après avoir vu pendant des siècles les fidèles se presser dans ses murs, l'église primatiale se taisait dans son deuil, silencieuse comme une immense ruine, et par les rues de la cité aucun pèlerin ne venait plus aux solennités du martyr. Tout était fini, et la lutte séculaire avait abouti à l'écrasement du champion de l'Église.
Mais quoi? L'Église est-elle donc renfermée dans les étroites frontières de l'Angleterre ? Si Thomas le Martyr voit cette province de la chrétienté s'abîmer enfin dans le schisme dont il avait réussi à la préserver pour quatre cents ans ; si Dieu a donné à la puissance des ténèbres le pouvoir d'anéantir jusqu'aux