‹ Saint Thomas de Cantorbéry (volume 2)Chapitre 329 sur 372 · LES CIRCONSTANCES DU MARTYRE · texte numérisé non relu

LES CIRCONSTANCES DU MARTYRE

Pour bien suivre les détails de la tragédie, il faut avoir sous les yeux le plan de la cathédrale donné dans notre i" volume, où l'on voit marquée la marche de saint Thomas et ses divers déplacements pendant le dialogue avec les assassins. Lorsque les premières paroles furent échangées, l'Archevêque venait de descendre les quelques degrés du petit escalier qui conduisait au chœur, et sur lequel il s'était engagé avant d'être averti de l'arrivée des chevaliers. Il se trouvait donc faire face à la chapelle de la Vierge qui fermait le collatéral du Nord à sa jonction avec le transept ; il tournait le dos à l'étroite portion du mur qui s'étendait entre les escaliers et la chapelle de saint Benoît. A sa gauche se trouvait la croix primatiale, d'après le témoignage de Guillaume de Cantorbéry (pag- 132). Les chevaliers lui faisaient face, Fitzurse à droite de la colonne centrale si l'on se place dans le sens de sa marche du cloître dans le transept, à gauche si l'on descend comme l'Archevêque du chœur dans le transept. Tracy, Moreville et Le Breton se trouvaient de l'autre côté de la colonne; mais bientôt Moreville se détacha pour contenir la foule qui menaçait d'envahir le transept par l'escalier situé au droit de la nef principale. Le passage étant assez étroit entre le pilier et l'autel de la Sainte- Croix, situé au milieu de l'escalier, un homme armé pouvait suffire à le garder ; d'ailleurs il pouvait^ s'il était débordé, arrêter encore la foule à l'escalier qu'elle devait ensuite prendre pour redescendre dans le transept.

Nous disons dans notre récit que le porte-croix était toujours Henri d'Auxerre; mais nous devons avouer que toute la tradition iconographique nous contredit sur ce point. Elle nous montre le porte-croix frappé sur le bras par l'épée d'un des chevaliers ; ainsi la peinture du psautier Harléien n" ^102, (xif siècle); ainsi le sceau de la ville de Cantorbéry au xiv" siècle. Et cependant nous

voyons là une erreur, car non seulement Edouard Grim n'a pas un mot pour nous dire qu'il ait pris alors la croix de l'Archevêque, mais il dit même le contraire. En rapportant le service qu'il rendit alors à son maître et la cruelle manière en laquelle on le lui fit expier, il écrit : « Is (hc-ec referens), fugientibus tum monachis « quam clericis universis, sancto archiepiscopo constanter adhassit, « et intcr ulnas coin pi ex nui tcnitit, donec ipsa quam opposuit « prrecisa est. » Grim affirme donc avoir tenu l'Archevêque dans SCS bras, jusqu'au moment où l'épée de Tracy trancha celui que le fidèle clerc jetait au-devant de l'épée meurtrière. N'est-ce pas nous dire qu'il ne pouvait en ces instants tenir la croix primatiale? Evidemment oui. Henri d'Auxerre s'était donc enfui après les premières paroles échangées, mais Grim ne reçut pas l'insigne de sa main. Si les artistes l'ont représenté dans cette fonction, c'est d'abord qu'ils pouvaient fort bien ne pas connaître tous les détails, et surtout celui que nous venons de relever, car le Quadrilogue n'en dit pas un mot. D'autre part, ils voulaient représenter la croix primatiale comme caractéristique du saint ; et connaissant la fidélité dont Edouard Grim avait fait preuve jusqu'au bout, ils firent de lui le porte-croix.

Un autre détail doit aussi nous occuper, à raison des conséquences qu'il a entraînées. De très bonne heure nous voyons un petit autel représenté dans la scène du martyre. Le doyen Stanley y voit un anachronisme [Historical Mcmorials of Cantcrhnry, pag'e 103), parce qu'il suppose que cet autel représente « l'autier à « la poynte de fépée, » en quoi il se trompe; nous en apportons pour preuve la peinture du msc. Harléien =^102 déjà citée, qui fut exécutée avant la canonisation de Thomas Becket. Le savant doyen remarque lui-même que le martyr n'a l'auréole ni dans la représentation de la scène sanglante^, ni dans celle des funérailles (loc. cit. pag. 113), et il en conclut que l'œuvre a été exécutée très peu de temps après la canonisation, sinon avant; et cette dernière conjecture est la seule vraie. La canonisation était trop universellement et trop vivement désirée en Angleterre pour que le miniaturiste pût l'ignorer seulement quelques jours, ou, la connaissant, n'en pas tenir compte; bien plutôt la devançait-il en exécutant sur les pages d'un livre liturgique les deux peintures qu'il nous a léguées. Cela dit, observons encore que « l'autier à la poynte de « l'épée » n'a pu évidemment être érigé qu'après la canonisation : c'était en effet la proclamation la plus solennelle qu'on pût faire d'un culte officiel que l'érection d'un autel, quand même on n'y eût pas célébré la messe. Il reste donc que le miniaturiste n'a point représenté ici le petit autel de bois que l'on vit plus tard

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