LES MEURTRIERS
Cosenza ou aux environs la mort de Tracy, quoi qu"il puisse en être des circonstances horribles de cette mort : le meurtrier était repentant, il faisait pénitence après s"être confessé : peut-on croire qu'il soit mort dans le désespoir? Herbert dit lui-même que l'évêque de Cosenza lui avait administré le sacrement de pénitence, comme l'avait fait déjà celui d'Exeter. Que le Seigneur tout-puissant ait laissé à ses dernières heures le malheureux seigneur en proie à de cruelles souffrances physiques^, cela peut fort bien être ; mais que cette mort ait été celle d'un réprouvé, un témoin plus sur que Herbert pourrait seul nous le persuader.
Quant à Fitzurse et à Richard Le Breton, la seule chose certaine sur leur compte est le mutisme de l'histoire, et partant leur disparition probable de la cour. Peut-être est-ce là ce qui a fait croire à Herbert qu'ils étaient morts. On sait seulement que Fitzurse abandonna son domaine de 'V\^illeton en Sommerset l'année qui suivit le martyre, et le donna par moitié aux chevaliers de Saint-Jean et à son frère; que d'autre part le fief qu'il possédait dans l'île de Thanet fut dévolu à un sien cousin (Stanley, loc. cit.); après quoi son nom disparait. D'aucuns croient qu'il passa en Irlande, où il serait devenu la souche de la famille Mac-Mahon, ce dernier nom traduisant en langue celtique celui de Fitzurse, « filius ursi »: qu'en est-il? Ce ne seront pas les documents irlandais qui nous le diront au juste.
Voilà ce qui reste des légendes et ce qui peut être regardé comme historiquement vrai. Or il se trouve un document qui nous donne exactement cette version, et il est surprenant qu'on n'en ait pas jusqu'ici tenu plus de compte, car il date des dernières années du xn* siècle, et même des années les plus voisines de l'an 1170. C'est l'Anonyme de Lansdown qui nous le fournit {Materials, t. IV, pages 161- 164); cette qualité d'anonyme lui a fait tort, évidemment; mais le trouvant en plein accord avec les données historiques, et constatant qu'il est contemporain, nous n'avons pas hésité à le suivre dans notre travail : ici nous reproduisons tout le passage qui nous intéresse, parce qu'il résume et coordonne notre discussion, en y ajoutant plusieurs détails qu'on n'a nul motif de suspecter. En voici la teneur générale :
Pressé par les réclamations du Roi, des évêques et des barons de France, qui ne comprenaient pas l'impunité accordée aux meurtriers, le Roi Henri répondit qu'il n'avait ni voulu ni ordonné le crime, qu'il n'entendait point non plus l'excuser ni en protéger les auteurs, qu'il ferait donc tout son devoir à cet égard. Mais attendu qu'on ne pouvait examiner la cause ni décréter la peine
sans le Pontife romain (i), de part et d'autre on s'accorda à attendre les ordres du Saint-Siège. Toutefois le Roi savait bien ne pouvoir donner satisfaction à l'Église ni mériter son propre pardon qu'à la condition de punir ces chevaliers félons; d'autre part il n'osait sévir, car s'ils n'avaient pas agi de par lui, du moins l'avaient-ils fait pour lui. 11 crut donc devoir leur conseiller ou leur enjoindre de se retirer en Ecosse pour y vivre dans l'obscurité. Ils se dirigèrent de ce côté; mais le Roi d'Ecosse et les siens les repoussèrent, en bons chrétiens qu'ils étaient ; si même on n'eût pas craint la puissance du Roi d'Angleterre, on les eût conduits à la potence. Les meurtriers repassèrent donc la frontière, ne sachant plus que devenir. Alors un d'entre eux, Guillaume de Tracy, touché de repentir^ promit de faire une pénitence aussi publique que l'avait été le crime, et incontinent s'imposa un exil auquel nul ne l'obligeait. Abandonnant les siens sans même les consulter, il partit pour aller se mettre à la merci du seigneur Pape, seul et comme un pénitent public. Les trois autres, également repentants, promirent d'agir de même ; toutefois ils voulurent demander au préalable l'avis du Roi et régler leur conduite sur la sienne. La réponse du souverain fut que les chevaliers étaient bien d'âge à choisir seuls un parti; quant à les prendre sous sa protection, c'était de quoi il ne pouvait être question, puisque lui-même devait songer à se justifier. Dans l'embarras où les laissait une telle réponse, les chevaliers aimèrent mieux tomber entre' les mains du Seigneur qu'entre celles des hommes, et se remirent à la merci du seigneur Pape Alexandre. Le Saint-Père avait à craindre de paraître trop dur en les repoussant, ou injuste en les traitant avec bonté, ou enfin d'encourager d'autres malfaiteurs du même genre s'il agissait avec une certaine clémence envers ceux-ci. 'Voyant cependant la persévérance de leur repentir, il les prit en pitié, non sans leur faire entendre de sévères remontrances, après leur avoir longtemps fait attendre une audience. D'après ce que nous avons entendu dire, il leur imposa pour toute leur vie des jeûnes, des prières et des aumônes; en outre il leur ordonna de passer en Terre-Sainte pour y servir contre les infidèles pendant quatorze ans sous les ordres des chevaliers du Temple : après quoi ils devraient revenir à Rome pour recevoir
I. En bonne règle c'était vrai, puisqu'il s'agissait d'une cause ecclésiastique ; et la condamnation des évèques anglais ressort de cette remarque, car ils n'agirent point. Mais n'est-il pas étrange de voir invoquer ici cette raison alors que la législation de Clarendon édictait les mesures à prendre pour éluder en pareil cas le jugement de l'Eglise ?