‹ Saint Thomas de Cantorbéry (volume 2)Chapitre 341 sur 372 · SORT DES RELIQUES DE SAINT THOMAS A CANTORBÉRY · texte numérisé non relu

SORT DES RELIQUES DE SAINT THOMAS A CANTORBÉRY

la première opinion : nous n'aurons donc qu'à présenter et à comparer les autorités.

En faveur de la première version, celle qui veut prouver comment les ossements du saint ont été enterrés, nous trouvons quatre auteurs principaux : Wilkins, Concilia, t. m, pag. 835 ; — Burnet, History of Reformation (éd. Pocok, 1865), t. i, pag. 392 : — Fuller, Chnrch History, lib. vi, p. 42s ; — et notre William Thomas qui nous présente à la fois son Pclerino Inglese, publié sous le règne d'Edouard VI, et le brouillon de sermon mentionné plus haut.

Wilkins renvoie à Polydore Virgile, le doyen italien de Wells, auquel il prête à peu près tout ce que nous trouvons dans W. Thomas ; mais par malheur les Hisioriœ Anglico' de Polydore ne vont pas jusqu'à la date de 1538; et dans l'édition publiée après sa mort on voit (lib. xiii) qu'il écrirait alors que la châsse de saint Thomas était encore intacte : « C'est la plus belle chose « que l'on rencontre aujourd'hui en Angleterre », dit-il en parlant du reliquaire. Il serait donc difficile de vouloir trouver dans cet ouvrage un argument quant au sort des reliques.

Burnet dit bien qu'elles ont été enterrées, mais il déclare parler sur la foi « de nos auteurs » : lesquels ? On ne sait. Or, voici que le protestant Somner est venu mettre une note (page 247) pour rectifier cette assertion et affirmer que « les os de Becket furent « brûlés et réduits en cendres ». Ou il ne connaissait point « nos « auteurs »^ ou il ne leur accordait pas grand crédit. Voyons cependant FuIIer, aussi protestant, et antérieur à Burnet : sera-t-il du nombre de ces auteurs mystérieux ? Hélas non ; il est du même avis que Somner, et même il s'ébaudit à la lueur « de ce « feu de joie » [Chnrch History, lib. vi, pag. 423, éd. Brew^er). Pour comble il ajoute : « Dans nos chroniques on mentionne la « solennité » du jour où ce grand événement eût lieu 1 Nous laisserons Fuller discuter avec Burnet sur ce que disent au juste « nos auteurs » et « nos chroniques », pour les mettre d'accord s'il est possible, et nous écouterons W. Thomas, le seul, en définitive^ qui nous donne quelque renseignement de première main.

Quel est d'abord ce nouveau témoin? Clerc du conseil sous Edouard VI, il prit part à l'insurrection de sir Thomas Wyatt contre la reine Marie et fut exécuté pour sa participation criminelle. Nous avons donc devant nous un protestant sectaire, par conséquent un apologiste déterminé des actes de Henri VIII. Ecoutons-le :

Dans son Pelerino Inglese, faisant allusion à la révision du

procès de béatification, il dit : " S. M. le feu Roi ne pouvait moins « faire que d'ordonner la destruction de cette châsse, à l'occasion ¥. de laquelle pareille idolâtrie se donnait carrière. Si pour cela il « a fallu défaire ou non le saint canonisé, je ne saurais le dire : '< mais ce qui est vrai c'est qu'on a si bien dispersé les os, parmi « ceux des morts qu'à moins d'un grand miracle on ne les retrou- « vera plus. »

Voilà qui paraît signifier, sous les formes dun langage obscur et bizarre, qu'on n'a pas brûlé les reliques, mais qu'on les a dispersées dans quelque cimetière pour empêcher qu'on puisse les reconnaître. xMais l'apologie du « Pèlerin anglais » n'a pas satisfait tout le monde ; le peuple pardonne difficilement à Henri Tudor le traitement infligé aux ossements sacrés que l'Angleterre vénérait depuis tant de siècles. William Thomas est chargé de préparer un sermon qui démontrera comment les moines trompaient les fidèles, et comment on a dû à cause de cela cacher les reliques, mais sans leur faire subir d'outrages. Le clerc du conseil rédige donc son brouillon, en style plus étrange encore que celui de son livre ; ce factum aura l'heur d'être publié en 17 14 par Collier, sous le titre pompeux de « Déclaration de foi », et plus tard d'être produit par M. Albert Way comme '< Déclaration royale » ; au demeurant ce n'est qu'un brouillon. Et qu'y lisons-nous? « Si l'on « a brûlé ce crâne faussement attribué à Thomas Becket, a-t-on « pour cela brûlé Thomas? Quelle conclusion serait-ce là? » (Imprudent !) « Saint Svs^ithun et d'autres reliques, dont on faisait « des instruments de mensonge, n'ont pas été brûlés comme on « l'a dit faussement ; mais on les a déposés secrètement en des « lieux où ils ne pussent alimenter la superstition. » Et de même, ajoute-t-il, pour Thomas Becket, dont on a caché les ossements « dans une tour magnifique ».

Eh mais! Lequel des deux? « Le Pèlerin anglais » nous disait qu'on les avait dispersés parmi les ossements d'autres morts; le même auteur nous dit maintenant qu'on les a cachés dans une tour : c'est donc dans une tour qui servait d'ossuaire ? On n'en connaît pas à Cantorbéry. L'auteur se contredit donc lui-même ; s'il est de bonne ou de mauvaise foi, il n'importe : nous ne pouvons faire aucun fond sur son témoignage.

Ajoutons que ce plaidojer maladroit n'est pas pour affaiblir l'opinion pour laquelle nous tenons, car il mentionne clairement ce fait que, parmi le peuple, on croyait généralement à la destruction des reliques par le feu. C'est déjà une tradition qui doit être mentionnée en faveur de la thèse que nous devons maintenant établir.

SORT DES RELIQUES DE SAIXT THOMAS A CAXTORBi-RY 'j6<^

Quatre témoins viennent déposer avec une précision qui ne ressemble guère aux contradictions des adversaires.

D'abord voici Wriothesley, qui en 1538 était secrétaire de lord Cromwell, et plus tard remplit les mêmes fonctions auprès de Henri VIII avant de devenir Chancelier d'Angleterre. A raison de ses fonctions auprès du lord '< Vicaire général », son témoignage est de la première importance ; nous citons la note consignée par lui dans son journal: «Septembre i')}^. Les ossements de saint « Thomas de Cantorbér}' ont été brûlés dans cette même église « par lord Cromwell. On a trouvé le chef entier avec les os ; il y « avait une blessure au crâne, >/

Voici maintenant un témoin tout aussi grave : c'est Nicolas Harpsfield, agrégé au New Collège à Oxford à cette même date de 1538; il devint en 1554 archidiacre de Caatorbéry. Mais ici nous n'avons pas à relever purement et simplement un texte : il faut d'abord établir ce texte d'une manière authentique. Voici comment Stanley cite : « Nous l'avons naguère tiré de sa châsse et avons « enterré (buricd ) ses saintes reliques. » (Memoriah of Caiitcrbiiry, page 254). Mais le doyen nous donne ainsi le texte qu'il a pris dans \ Ecclcsiastical Biography de ^^'ordsworth (t. 11, page 181. London, 1853V Or les paroles prêtées ainsi à Nicolas Harpsfield font partie, dans la Biography, de la Vie de Sir Thomas More, qui n'est pas l'oeuvre de Harpstîeld ; c'est une compilation faite par un catholique, dont la préface, datée de ISS9, est signée Ro. Ba. Cet écrivain semi anonyme a pris les éléments de son travail dans Roper et dans un manuscrit, «Vie de More », inédit, qui a bien pour auteur l'archidiacre de Cantorbéry. Ce dernier ouvrage et la compilation manuscrite de Ro. Ba. se trouvent au British Muséum (Harlei. 6233 et 1302) et à la bibliothèque de Lambeth ms. 829 et 179). Il est donc facile de les comparer. On constate alors iHarlei. 6253, fol. 107) que Ro. Ba. a mal lu le texte de Harpsfield. et qu'il écrit buricd là où l'original donne bitrucd 1 brûlé). Cette erreur est passée dans ie livre édité par Wordsworth, qui reproduit fidèlement le manuscrit de Ro. Ba.

Après avoir fait une correction aussi importante, donnons le texte authentique et inédit de Harpsfield : « Néanmoins nous l'avons « naguère tiré de sa châsse, et avons brûlé ses ossements sacrés « (veuille Dieu éclairer nos cœurs aveugles et durs, pour nous faire « voir et déplorer notre folie) ! Non seulement nous l'avons arraché « de sa châsse et rayé du nombre des saints, mais encore après « tant de siècles nous l'avons déclaré traître envers ce Roi qui lui

« avait jadis rendu hommage, tout ainsi que l'on a enlevé

« et brûlé les ossements du bienheureux Augustin, notre apôtre,

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« qui le premier apporta dans ce royaume la foi de Jésus-Christ. //

Harpsfield ne nous fournit pas que cet unique témoignage. Dans un autre ouvrage publié en 1566 chez Plantin, sous le nom d'Alan Cope^ il affirme très clairement que les reliques de saint Thomas furent livrées aux flammes (i).

Jean Sleiden, protestant étranger, qui publia en 155s son ouvrage De Statu Religiotiis, vient à son tour nous dire (Lib. xii, fol. 284) : « Thomas de Cantorbéry fut pendant plusieurs siècles tenu en « grande vénération par les Anglais; son corps était renfermé dans « une châsse, où l'or et les joyaux étaient prodigués à profusion. Le « Roi Henri l'en arracha, cette année 1538, et brûla ce qui restait « de ses ossements. »

Mentionnons enfin John Stowe l'annaliste, qui publia son ouvrage en 1565. Pour le mois de septembre 1538 il dit: « Les ossements « furent alors brûlés sur place par lord Cromwell. »

Voilà quatre témoignages, dont deux tout-à-fait contemporains et fournis par les hommes que leur situation mettait le mieux à portée de connaître les faits ; les deux autres sont énoncés par des auteurs sérieux, qui étaient encore jeunes gens lorsque le fait eut lieu, mais qui ont pu dès lors en entendre parler ; de plus ils ont étudié avant d'écrire, surtout John Stow^e qui est connu pour son exactitude. Et ces quatre témoins s'accordent sans la moindre dissonance pour affirmer le crime commis à Cantorbéry. Puisqu'on ne peut leur opposer que des témoignages contradictoires ou manifestement faux, la question nous parait résolue avec une certitude qu'on aimerait à rencontrer souvent en histoire.

I. Dialogi scx; (éd. 1575, pag. 552). A la fin du volume on remarque ces initiales : A. H. L. N. H. E. V. E. A. C. qui signifient : Auctor Hujus Libri Nicolaus Harpsfield, Edidit Vero Eum Alanus Cope. — L'auteur était alors en prison pour cause de religion : il y mourut en 1575 (Harpsfield Pretcndcd Divorce, pag. 305; éd. Pocock, Camden Society, 1878).

Il va sans dire que ces recherches et ces conclusions sont l'œuvre exclusive du R. P. John Morris, auquel elles font honneur.

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