CHAPITRE II
« dans le Christ ; mais ne prenez point texte de « notre parole pour différer en aucune manière une « pacification si désirable ni pour en détourner votre « esprit : pourvu que vous puissiez sauvegarder, « nous le répétons, votre honneur et celui de l'Église, « vous trouverez le moyen plus tard, en agissant « avec discrétion, de déraciner peu à peu beaucoup « d'abus dont il ne faudrait pas parler aujourd'hui, « sous peine d'éveiller des colères. Vous pouvez « d'ailleurs avoir toute confiance dans les cardinaux « dont Nous vous annonçons l'arrivée ; n'ayez aucune « méfiance à l'égard de Guillaume : Nous lui avons « donné l'ordre formel et rigoureux de faire tous « ses efforts pour vous obtenir la paix, et il Nous « l'a tant promis que Nous ne conservons pas un « doute sur ses droites intentions. »
Nous comprendrons plus clairement encore le sens de ces exhortations pressantes si nous lisons ces lignes de la lettre adressée à Louis le Jeune, auxquelles le Pape vient de faire allusion : après avoir demandé les bons offices du Roi comme médiateur pacifique dans la négociation qui allait s'ouvrir, Alexandre III lui disait :
'■•' Que si l'accord ne pouvait se faire, notre pro- « jet serait, sauf votre agrément roval et à moins ^{ d'inconvénient grave, d'investir l'Archevêque de « prérogatives toutes spéciales et de lui remettre en 'T. mains tous nos pouvoirs. »
Telle était la perspective qui. pensait-on. pourrait troubler l'esprit de Thomas Becket, et lui inspirer l'odieux calcul de traverser les efforts tentés actuellement par le Pape ! Se pouvait-il insinuation plus blessante ? L'Archevêque exilé eût-il pu jamais attendre du Saint-Père une lettre si affligeante? Car elle
6o SAINT THOMAS DE CAN'TORBHRY
manifestait à la fois la défiance qui s'était peu à peu emparée de l'esprit du Souverain Pontife et les étranges illusions dont il se laissait bercer. Et pourtant Thomas était toujours fidèle et dévoué; le Pape le savait bien, puisqu'il terminait sa lettre par ces lignes, qu'on ne peut lire sans un serrement de cœur :
'K Nous vous prions en outre d'intervenir auprès de « notre cher fils le noble comte de Flandre, d'insis- « ter auprès de lui pour qu'il prenne en sérieuse con- « sidération la nécessité où Nous nous trouvons ainsi «: que l'Église, et Nous vienne libéralement en aide. « Il ne saurait faire d'aumône plus agréable à Dieu « qu'en subvenant à nos besoins présents pour Nous « permettre de défendre la liberté de l'Église. »
Quoi de plus navrant que de voir le Souverain Pontife réduit ainsi dans sa détresse à tendre humblement la main? Lui, du moins, était et fut toujours au-dessus du soupçon ; mais lorsque telle était la misère du Chef de l'Église, quelles séductions l'or ne pouvait-il exercer autour de lui ? En France on ne se gênait pas pour en parler tout haut, tant les esprits étaient excités ; d'autant plus que Henri II, après avoir sollicité, imposé enfin l'envoi de deux légats^ se faisait un jeu de les déshonorer d'avance. Il écrivait, paraît-il, à son digne ami l'archevêque schismatique de Cologne, qu'ils allaient venir en France « pour y lever des taxes nouvelles, y gruger tout ce « qu'ils pourraient trouver, afin de fournir cà la sub- « sistance du Pape dans la ville de Rome (i;. » Il n'en fallait pas tant pour révolter les français ; aussi Louis VII voulait-il d'abord assembler les évéques de son royaume en vue d'interdire aux deux cardi-
I. Materials, t. vi, page 30. Johan. Sarisb. ad Thom. Cantuar. ep. « Proposueram paternitati ».