CHAPITRE IV
Lisieux, des relations dont nous avons déjà pu apprécier la nature et les résultats. Nous savons quelle attitude fut la sienne lorsque Thomas Becket vint à Sens plaider sa cause aux pieds du Pape, et nous saurons aussi comment il osait s'en justifier. Sous une bonhomie affectée, ce prince de l'Église cachait une ambition et une avidité insatiables ; mais l'empressement avec lequel il entrait dans les vues conciliatrices d'Alexandre III avait gagné le Saint-Père ; celui-ci n'hésitait donc pas à lui remettre le règlement d'une affaire bien plus grave par ses conséquences possibles que le schisme dont l'épée de Barberousse était le seul soutien.
L'exilé de Sens n'était pas à beaucoup près aussi confiant que le Pape, ses souvenirs parlant trop haut pour qu'il ne dût pas les écouter. Et puis il se demandait si le retard inexplicable que mettaient les deux légats à passer les Alpes ne provenait pas d'un accord avec le Roi d'Angleterre (ij? On le sait, Henri II était soupçonné par de bons esprits de ne viser qu'à gagner du temps, dans l'espoir de voir finir le pontificat d'Alexandre III. Or, au moment où la France et l'Angleterre attendaient avec anxiété les deux cardinaux, l'Italie était en feu ; Barberousse y promenait la ruine et la mort, et lançait ses troupes contre Rome, où le Pape l'attendait sans trembler. Guillaume avait dû, d'après les indications mêmes du Souverain Pontife, se mettre en route pour la France au commencement de l'année : l'été arrivait sans apporter de lui aucune nouvelle: que faisait-il? Où était-il? Ne comprend-on pas que l'exilé pût nourrir légitimement tous les soupçons au sujet d'un homme déjà si compromis?
I. Materials, t. vi, page 230, ad Alexandrum Pp. ep. « SoUiciti ». — Cfr., page 245, ad Othonem cardin. ep. « De vestrse sinceritatis <>.
Aussi ne soyons pas surpris de l'entendre dire à tout le monde, et au Pape même, qu'il n'acceptera jamais Guillaume de Pavie pour juge ; le droit de récusation n'était que trop certain en pareil cas, et Thomas ne cessait de répéter au Saint-Père qu'il ne se soumettrait pas, lui légat du Saint-Siège, à un autre tribunal qu'à celui du Pontife romain ; qu'il accepterait moins que toute autre la sentence d'un homme notoirement convaincu de chercher en cette affaire son intérêt personnel.
Enfin une lettre arriva du cardinal Odon, qui écrivait à l'Archevêque en ces termes :
« Très cher père et frère, nous vous faisons savoir « que sur l'ordre du seigneur Pape nous avons entre- « pris un périlleux voyage ; avec l'aide de Dieu « nous avons pu cependant atteindre Venise, à travers « mille pièges que nos ennemis tendaient de tous « côtés sous nos pas. Grâce au Seigneur, leurs filets « ont été rompus et nous leur avons échappé. Depuis « Venise, nous n'avons plus été obligé de voyager « en nous dissimulant ; nous avons marché à ciel « ouvert, au milieu des témoignages bien consolants « de la joie de nos amis. Par Mantoue et Vérone, « nous avons gagné Brixen, notre patrie, où nous « avons fait un assez long séjour ; puis notre itiné- « raire nous a conduit par Pergame, Milan, Novare, « Verceil, Turin, jusqu'à Saint-Michel de Cluse, et de « là enfin à Saint-Gilles en Provence où nous voici « aujourd'hui, sain et sauf, avec l'intention de passer « à Montpellier. »
On comprend qu'un détour aussi long ait retardé beaucoup l'arrivée du cardinal sur la terre de Provence ; et vraiment il n'avait guère pu suivre d'autre route, pour éviter les corps allemands qui, après