‹ Saint Thomas de Cantorbéry (volume 2)Chapitre 54 sur 372 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

comme condition préalable et nécessaire de leur ministère en Angleterre la réconciliation complète du Roi avec le primat. La mission des cardinaux prenait donc un double aspect, devenant ainsi politique et religieuse à la fois.

Dans le camp du Roi on se préparait à les recevoir. L'automne approchait ; Henri II revenait de Nantes en Normandie (i) ; les évêques, dispersés un peu partout (2), se disposaient à se rallier autour du prince ; fort joyeux d'ailleurs, ainsi qu'en témoigne le badinage dont ils émaillaient leur correspondance. Et n'avaientils pas bien sujets d'être satisfaits, à la veille d'un jugement qui allait enfin les délivrer d'un chef odieux? Lorsque les deux cardinaux arrivèrent à Caen, c'est-àdire au moins d'octobre, ils y trouvèrent le Roi avec les archevêques d'York et de Rouen, les évêques de Londres, de Worcester, de Salisbury, de Chichester, de Lisieux et de Bayeux. Mais la déception fut grande lorsque la cour apprit des légats eux-mêmes les restrictions apportées par le Pape à leurs pouvoirs. Les évêques furent consternés ; les seigneurs, calculant que le délai pour plaider l'appel formé à Chinon était passé depuis longtemps, se voyaient déjà frappés d'anathème et le royaume d'interdit. Le Roi s'emporta jusqu'à oublier « sa douceur habituelle à l'égard du « Souverain Pontife (3) » ; il se plaignait amèrement

1. Au moins est-ce probable d'après les lettres des évêques anglais (loc. cit., pages 266-269), où Ton voit que le Roi devait, pensait-on, passer par Angers pour se rendre à Argentan. Or il ne faut pas oublier qu'il avait alors à faire face aux Bretons soulevés contre lui. L'itinéraire indiqué semble donc prouver que le Roi Henri était à Nantes.

2. Celui de Salisbury était au Mans, et Gilbert Foliot à Séez « pour les moissons. »

3. Lettre des évêques au Pape, « Sublimitati vestra? » ; Materials, page 285. — Cfr., page 281, lettre des deux cardinaux à Alexandre III, « Venientes ad terram ».

8o SAINT THOMAS DE CANTORBKRY

de ce que, pendant le voyage des légats, Alexandre III eût écrit à Thomas pour le soustraire entièrement à leur juridiction ; et il articulait d'autres griefs encore : tout ce qu'on avait dit au Pape relativement aux coutumes n'était guère, assurait-il, qu'un tissu de mensonges ; et les évoques d'approuver, et les cardinaux de se taire, se rappelant sans doute avoir entendu lire à Sens la charte originale et authentique de ces coutumes. Mais Henri offrait d'abroger sur l'indication des légats celles qui seraient nouvelles et jugées contraires aux canons ; il fallait donc le ménager. Quant à l'Archevêque personnellement, il était, disait-on, l'auteur responsable de la guerre qui sévissait alors entre le Roi d'une part et le comte de Flandre uni au Roi de France d'autre part. Henri avait eu avec le comte une entrevue toute pacifique ; mais l'Archevêque s'était peu après rendu auprès de Philippe et l'avait poussé de toutes ses forces à la guerre. Ainsi l'affirmait le Roi avec colère, et il faut convenir que Iç terrain sur lequel commençaient à marcher les deux légats ne laissait pas d'être épineux.

Pendant plusieurs jours on parlementa: le Roi équivoquait sur les coutumes anciennes, qui étaient bonnes et dont il n'y avait pas à parler ; sur les coutumes nouvelles, qu'il consentirait à abroger si on lui montrait qu'elles étaient mauvaises, se réservant d'ailleurs de prouver qu'elles étaient toutes anciennes. Les cardinaux louvoyaient d'accord avec les évêques, et Guillaume reprenait son plan, dont il osa bien même glisser l'esquisse jusque dans une lettre au Pape (i). Puisque le Saint-Père lui avait retiré les pouvoirs de juge, il espérait se les taire attribuer à l'amiable

Page 1