CHAPITRE V
« procès en règle ; nous sommes trop pauvres, et « d'autre part il ne saurait être question de demander « au Roi de France de faire les frais d'une longue « procédure ni de notre séjour prolongé hors de son « royaume; ce serait abuser de sa bonté. »
Guillaume ne répondit pas, mais ramena la même proposition sous une autre forme : l'Archevêque au moins consentirait-il à reconnaître aux légats le pouvoir de recevoir l'appel interjeté par les évêques l'année précédente et de prononcer dans cette cause?
Il s'agissait de l'appel formé en réponse aux condamnations portées à Vézelay. Le délai fixé était expiré depuis longtemps, il est vrai ; mais c'était un excellent terrain d'action pour Guillaume si l'Archevêque consentait à y entrer. Thomas répondit froidement par une fm de non-recevoir :
« Je n'ai sur ce point aucune instruction du Sou- « verain Pontife, dit-il ; lorsque le Saint-Père m'en « aura envoyé, j'agirai selon qu'il sera convenable. »
C'était rappeler nettement Guillaume à l'observation de ses propres instructions. D'ailleurs le primat était mieux renseigné que ne le pensait le cardinal; il savait d'abord que l'appel avait été formulé par quelques évêques sans mandat pour parler au nom de leurs collègues ; que parmi ceux-ci la plupart avaient ignoré la démarche de Gilbert Foliot, que plusieurs après l'avoir connue en avaient été froissés; qu'enfin à l'heure présente il n'y avait à Rouen que cinq ou six évêques, et ainsi les cardinaux ne pouvaient se dire agréés comme arbitres par l'épiscopat d'Angleterre. Guillaume n'insista pas ; qu'aurait-il pu dire? et la conférence fut terminée pour ce jour-là.
Le lendemain arriva le Roi de France. 11 fit venir les cardinaux, et en présence de l'Archevêque affirma
sur sa parole royale que Thomas était parfaitement innocent de la guerre entreprise contre le Roi d'Angleterre. Quant au primat lui-même, il se contenta de demander aux deux légats s'ils avaient un conseil à lui donner et s'ils jugeaient sa conduite répréhensible sur quelque point. Les cardinaux ne répondirent que par des éloges prodigués au saint zèle que déployait l'Archevêque, sans lui cacher qu'ils plaignaient le malheureux sort auquel il se condamnait. Après quoi l'on se sépara de part et d'autre dans les termes d'une parfaite courtoisie, chacun se préparant à prendre ses précautions contre les manœuvres de l'adversaire. L'Archevêque songeait à envoyer au Pape une relation détaillée de la conférence, dès son retour à Sens ; Jean de Salisbury avait pris bonne note de tous les incidents, et se promettait bien d'en faire promptement usage (i). Quant à Guillaume de Pavie, se réservant aussi d'instruire le Pape, il méditait le rapport qui devait résumer les phases de sa légation.
u Materials, t. vi, page 256, Johan. Sarisb. ep. « Quia te super statu ecclesiae ». Les termes de cette lettres sont le plus souvent identiques à ceux qu'emploie saint Thomas, lorsqu'il raconte au Pape la conférence des Planches, dans sa lettre « Miseriarum cumulus *>. Or Jean ne demeurait pas avec lui à Sainte-Colombe, mais à Saint-Rémi de Reims, où il rentra certainement après le colloque. Il nous paraît donc évident que le fidèle Jean a pris, au cours de la conférence, des notes bien complètes, qui ont servi ensuite à la rédaction des deux lettres. Celle de Jean citée ici a été insérée simplement par Guillaume de Cantorbéry, qui ne donne pas d'autre récit du colloque ; Fitzstephen est fort bref sur ce point ; Herbert, témoin oculaire, donne une narration incomplète, quoiqu'elle s'accorde pour ce qu'elle dit avec les deux lettres sus-mentionnées ; Roger de Pontigny ne dit absolument rien des divers colloques qui se succédèrent inutilement, sauf quelques mots à propos du dernier, celui de Fréteval. Kn somme c'est à la correspondance que nous devons nous référer pour avoir des renseignements précis et détaillés sur les négociations ([ui occupèrent plus de trois années; les biographes ne nous fournissent cju'un appoint peu important. Garnier, qui nous renseignerait plus amplement que les autres, a fait plusieurs confusions de noms, de temps et de lieux.