CHAPITRE VI
menaces. Ils ont signifié que leur maître se ferait sarrazin plutôt que de souffrir davantage Thomas sur le siège de Cantorbéry ; mais contre l'homme de Dieu la menace a été aussi impuissante que l'adulation. Sans se laisser séduire, le Pape a remontré aux ambassadeurs qu'il y avait dans toute cette affaire une question de vie ou de mort ; que s'il ne pouvait les empêcher de choisir la voie de la perdition, lui du moins entendait bien, avec la grâce divine, ne point quitter le chemin du droit. Cette réponse les a promptement calmés. Espérant avancer leurs affaires par un autre moyen, ils ont alors envoyé au Roi de Sicile des députés porteurs de lettres délivrées par leur maître, comptant provoquer à leur profit l'intervention du prince auquel ils s'adressaient ainsi. Mais Sa Majesté le Roi très-chrétien de France avait prévu ce coup perfide, et pris l'avance en écrivant à l'archevêque élu de Palerme, pour déclarer qu'il considérait comme sienne la cause de l'Eglise et de sa Seigneurie de Cantorbéry (i). Jusqu'à présent on Ignore à quoi se résoudra la cour de Sicile.
« D'autre part sont arrivés à Bénévent des agents envoyés par les cardinaux légats auprès du Roi d'Angleterre ; mais ces députés se contredisaient les uns les autres ; quand un premier messager avait apporté quelque nouvelle au Pape, un second venait ensuite dire tout le contraire. Quelle réponse obtiendront-ils pour leurs maîtres respectifs ? Nul ne le savait encore au départ du courrier qui m'a rapporté ce que je viens de vous écrire... On dit pourtant que le seigneur Pape a répondu au Roi très-chrétien qu'il ne manquera pas à l'Église ni à
I. La cour de France avait avec celle de Sicile d'étroites relations de famille.
lo8 SAINT THOMAS DE CANTORBÉRY
la cause de son protégé l'Archevêque de Cantorbéry, aussi longtemps que la justice le permettra. »
Clérambaud et ses collègues, dont il est ici question, intriguaient pour obtenir le transfert de Thomas à un autre siège, et nous savons de qui venait cette proposition ; mais Alexandre III n'y voulait point consentir. Deux cardinaux, Jean du titre des Saints Jean et Paul, et Jean de Naples, du titre de Sainte- Anastasie, conseillèrent aux députés du Roi, déconcertés par leurs échecs, de chercher un biais ; ils suggérèrent de demander au moins le retrait des pouvoirs extraordinaires conférés à l'Archevêque par son titre cie légat apostolique. C'était, disait Jean de Naples, un excellent moyen de décourager Thomas Becket, en lui faisant comprendre que d'une part le Pape ne l'appuierait plus, et que d'autre part le Roi ne lui permettrait jamais de rentrer dans la primatiale d'Angleterre. Ainsi fatigué d'une lutte sans espoir, il en viendrait certainement à renoncer de luimême à son siège, et à demander avec instances une autre situation qui le mît désormais à l'abri de la misère (i). C'est l'auteur même de ce nouveau plan qui nous en dévoile le secret. Guillaume de Pavie appuyait ce jeu en écrivant au Pape, en représentant tous les dangers qu'il courrait ainsi que son collègue, si le Roi d'Angleterre ne recevait pas de la cour pontificale une réponse conçue en termes acceptables ; il y allait de la prison perpétuelle, assurait Guillaume en termes pathétiques ; et après avoir raillé naguère le refus de Thomas Becket de venir conférer avec eux sur les domaines du Roi, les deux légats sollicitaient maintenant du Souverain Pontife
I. Materials, t. vi, page 380, Johan. Neapol. cardin. ad Henricum regem ep. « Placet nobis plurimum ».