CHAPITRE VI
« restitution et vous la devez. Que ferez-vous sur ce « point ?
— Rien, absolument rien, s'écria Henri. >/
Et avec force serments il attestait n'avoir rien à rendre, puisqu'il n'avait distribué ces biens qu'aux diverses Églises et même aux pauvres.
« Prenez meilleur conseil, repartit simplement le « cardinal ; si vous continuez dans cette voie et n'usez « d'une plus grande modération envers l'Église, le « châtiement viendra pour vous plus dur et plus « prompt que vous ne pensez (i). »
Odon réparait en quelque façon par ce dernier avertissement la mollesse dont il avait fait preuve durant les deux ans qu'avait duré sa légation ; mais voyant bien qu'on ne pouvait rien espérer, il n'insista pas davantage. On ne sait^ en effet, à quel sentiment obéir en écoutant le prince angevin: faut-il s'indigner? Fautil céder à la fatigue d'entendre toujours ressasser les mêmes sophismesPOu bien peut-on se laisser prendre à admirer l'adresse avec laquelle Henri Plantagenet sait rajeunir de vieilles objections vingt fois réfutées, varier l'expression de pensées vingt fois démontrées fausses, faire miroiter sous un jour nouveau les promesses qu'il a vingt fois trahies? Les cardinaux commençaient à comprendre assez le langage du rusé monarque pour ne plus pouvoir s'y tromper. Les coutumes de ses prédécesseurs, Henri les réclamait : les autres, il les abandonnait, mais sans dire que toutes celles de Clarendon étaient attribuées aux précédents règnes ; de quoi l'on avait pour garants les légistes de la cour. Que s'il fallait davantage, on proposait l'arbitrage de trois cents chevaliers, dont la moitié
I. Page 483, Johan. Sarisb. ad Baldwinum Exon. archid. ep. <( Quia tibi pnesentiura '^.
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au moins, ceux d'Aquitaine et d'Anjou, ignoraient quels avaient été depuis cent ans les errements de la politique ecclésiastique des rois normands. C'était une application de Vcnquête du pays qu'on proposait ; mais les jurés que le Roi offrait de citer n'ayant pas été en situation de connaître pertinemment les faits^ il y avait là, d'après le droit, un motif de les récuser. Aussi offrait-on l'arbitrage de trois évêques anglais^ qui, chacun le savait de par le monde, faisaient alors profession d'une superbe indépendance d'esprit à l'égard du Roi. Pour plus de garanties on leur adjoindrait le bon Rotrou de Warvvdck, archevêque de Rouen, alors occupé à chercher des formules pour faire disparaître les difficultés sous la magie des mots. L'évêque de Bayeux, que le Roi proposait aussi, comptait parmi les appelants d'Argentan ; quant à Guillaume de Passavant, évéque du Mans, il devait lui souvenir du jour où Henri II l'avait jeté dans la rue et avait ordonné la démolition de son palais épiscopal ; tous juges bien choisis, par conséquent. Le cardinal Odon ne parut pas donner plus d'attention à l'offre dernière du Roi, celle de s'en remettre au Pape; dès longtemps le Pontife romain avait prononcé sur les coutumes, et Thomas Becket après lui à Vézelay ; mais de ces jugements l'on ne voulait pas tenir compte, et l'on demandait un nouvel arrêt, afin de pouvoir continuer la campagne diplomatique, si heureuse pour Jean d'Oxford et l'intrus Clérambaud ; mais Henri II avait trop parlé de ses amis en cour de Rome pour que les hommes sérieux pussent accepter le nouveau procès qu'il s'offrait à subir. Quant aux biens d'Église, l'usage qu'en faisait le Roi était de notoriété publique ; tout le monde savait que ■ Randolf de Broc, désigné comme administrateur des
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biens de TArchevêché, les mettait littéralement au pillage.
Odon et Guillaume de Pavie prirent définitivement congé de Henri, passèrent en France, où Louis le Jeune leur fit malgré tout bon accueil, puis disparurent dans la direction des Alpes, tandis que tous les yeux se tournaient vers les nouveaux négociateurs commissionnés par Alexandre III.
Ceux-ci étaient des religieux français que le Saint- Père avait choisis avec soin. Après avoir songé à remettre la négociation entre les mains de l'évêque de Belley assisté du prieur de la Grande-Chartreuse, Alexandre confiait cette mission délicate à Simon, prieur de la Chartreuse du Mont-Dieu au diocèse de Reims, au prieur de Grandmont nommé Bernard du Coudray, ainsi qu'au prieur des chartreux du Val- Saint-Pierre. Simon avait été remarqué du Pape lors de l'exil du Pontife romain à Sens ; et il était en même temps un des meilleurs amis que l'Archevêque de Cantorbéry comptât en France (i). Bernard du Coudray, prieur de Grandmont, ne pouvait qu'être agréé du Roi d'Angleterre, Henri témoignant de toutes les manières sa prédilection pour cette branche encore jeune de l'arbre bénédictin, née dans son duché d'Aquitaine. Quant au prieur du Val-Saint-Pierre, nommé Engelbert, nous ne savons quelles raisons particulières l'avaient désigné au choix du Souverain Pontife.
Aux trois négociateurs le Pape fit parvenir deux Lettres apostoliques adressées au Roi d'Angleterre; l'une contenait les exhortations les plus pressantes dans le sens de la paix; l'autre formulait des menaces
I. Nous trouvons ces détails dans Touvrage intitulé La Charircusc du Mont-Dicii par Tabbé J. Gillet (Reims, 1889;, page 150.
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pour le cas où les exhortations demeureraient sans effet. En donnant ses instructions aux trois envoyés Alexandre disait :
« Vous remettrez au Roi nos lettres monitoriales, et « vous y ajouterez avec force et douceur vos propres « avertissements. S'il refuse de vous écouter, s'il « s'obstine dans son endurcissement, vous lui remet- « trez nos lettres comminatoires, et lui direz de notre « part d'avoir à remplir les conditions que Nous « énonçons avant le commencement du carême qui « est maintenant très proche ; sinon. Nous ne ferme- « rons plus la bouche à l'Archevêque, Nous ne lui « défendrons plus de venger par le glaive des cen- « sures, selon le devoir de sa charge, les injures « qu'il a reçues et dont sont victimes avec lui son « Église et ses compagnons d'exil. Que le Roi ne « s'imagine pas que le Seigneur ne s'éveillera jamais « de son sommeil ; le glaive de Pierre n'est pas si « rouillé qu'il ne puisse plus sortir du fourreau ni « frapper les coupables comme ils le méritent (i). »
Ainsi Alexandre ne retirait point la parole donnée au Roi d'Angleterre ; mais il affirmait nettement n'avoir voulu suspendre les pouvoirs de l'Archevêque de Cantorbéry que pour un temps limité, jusqu'au carême de l'an 1169, et non jusqu'à ce qu'il plût au Roi de recevoir en grâce le primat exilé. Il y avait donc eu dans la Chancellerie romaine quelqu'un pour falsifier la Lettre apostolique naguère adressée à Henri, et qui avait été pour lui la cause d'un triomphe trop bruyant, sinon trop justifié.
Les trois négociateurs avaient d'ailleurs la partie belle. Henri II se trouvait toujours aux prises avec