CHAPITRE VU
les mêmes difficultés politiques ; les poitevins surtout menaient contre lui une guerre vigoureuse, et la ligue serrait ses rangs. Pour la France il y avait là une occasion unique de démembrer le redoutable faisceau de provinces unies sous le sceptre du Roi Plantagenet ; Louis le Jeune paraissait bien décidé à ne pas la laisser échapper, aussi regardait-on généralement la position de Henri comme désespérée. Son habileté militaire ne pouvant suppléer au nombre qui lui manquait, il cherchait à négocier pour gagner du temps ; les propositions que tout-à-l'heure il faisait aux deux cardinaux n'étaient en réalité que des moyens dilatoires pour détacher le Roi de France de la ligue en exploitant la sympathie de Louis VIT pour Thomas Becket. Mais on avait appris à connaître le Roi d'Angleterre, et ses avances diplomatiques, si multipliées, si avisées qu'elles pussent être, n'avaient aucun succès; Louis le Jeune maintenait ses exigences et ne se départait pas des dures conditions qu'il avait posées comme préliminaires de la paix six mois auparavant. Au début de l'année 1169, Henri dut venir à composition. Une entrevue fut décidée; elle devait avoir lieu le 6 janvier, jour de l'Epiphanie, à Montmirail, tout près de La Ferté-Bernard, sur les confins du Maine et de la Beauce. Le prieur des Chartreux et celui de Grandmont prirent les devants, et quelques jours avant la conférence remirent au Roi Henri la lettre monitoire du Souverain Pontife; le prince leur répondit par de bonnes paroles, et promit de conclure la paix avec l'Archevêque si celui-ci voulait seulement faire une démarche publique indiquant de sa part un regret du passé ; dès lors tout serait oublié, l'Archevêque reprendrait avec pleine liberté le gouvernement de son Eglise, et redeviendrait le maître du royaume
après le Roi (i). Au reste Henri désirait fort la conclusion de cette longue affaire, ayant, assurait-il, l'intention de prendre la croix et de partir pour Jérusalem ; Alexandre III cherchait alors à entraîner les princes d'Occident vers la Terre-Sainte, et le Roi d'Angleterre déclarait avoir grandement à cœur de répondre à cet appel.
Forts de telles déclarations, Simon et Bernard du Coudray vinrent trouver l'Archevêque, et le pressèrent de se rendre à la conférence pour ne pas manquer une occasion si favorable. Il fallut bien des instances pour décider Thomas Becket ; néanmoins il céda, et s'occupa de réunir les conseillers qu'il désirait voir à ses côtés dans une circonstance qui pouvait être grave, peut-être décisive.
Le 6 janvier 1169, Montmirail vit arriver les deux rois de France et d'Angleterre, une foule de prélats et de seigneurs de tous rangs, les députés des provinces et des royaumes ligués contre Henri Plantagenet, enfin les trois commissaires du Pape. D'ailleurs Bernard du Coudray, de concert avec le comte Thibaut de Champagne, avait négocié, puis arrêté avec Henri et Louis le Jeune les articles du traité qui devait être ratifié publiquement pour la paix des deux royaumes. Thomas Becket arriva de son côté, avec son modeste cortège, au milieu de cette réunion brillante ; mais il se tint à l'écart pendant le premier acte des négociations officielles.
Les deux rois se rencontrèrent à quelque distance
I. Pour le récit de la conférence de Montmirail, nous suivons à la fois le rapport de Simon du Mont-Dieu au Pape [Materials, t. vi, page 488), la lettre de Jean de Salisbur}-^ à Barthélémy, évêque d'Exeter (page 506, « Alternat fortuna ») et le récit de Herbert (t. m, p. 418) ; ce dernier était comme les deux autres témoin oculaire, et tous trois, écrivant sans se concerter, s'accordent parfaitement.