‹ Saint Thomas de Cantorbéry (volume 2)Chapitre 91 sur 372 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

— Non. non, point de restrictions! Le Roi ne « supportera pas cette formule, ce sera une pierre « d'achoppement ; renoncez-y. Rendez-lui seulement « honneur et hommage devant toute l'assistance ; « lui, de son côté, vous rendra sa faveur et la paix! »

Tout le monde s'animait, les exclamations se croisaient ; seul Thomas demeurait silencieux. Écartant enfin les étrangers, il prit à part ses fidèles et leur demanda ce qu'ils pensaient: eux aussi étaient gagnés par l'entraînement général. Pourtant ils n'osaient donner un conseil: d'un côté c'était la paix si longtemps désirée, le retour dans la patrie, au foyer, à la vie tranquille ; de l'autre il y avait danger, on le sentait bien, à humilier l'Église devant ce prince laïque dont la bonne foi n'était que trop justement suspecte ; n'allait-on pas même river les fers de l'Église d'Angleterre par une soumission sans condition ? Les cruditi se taisaient ; quelques-uns priaient et demandaient au Ciel la lumière. Mais le temps pressait ; on vint quérir l'Archevêque, et il se mit en marche vers le pavillon des deux rois, au milieu d'un groupe serré qui l'accompagnait en le suppliant d'écarter toute formule; et à mesure qu'on marchait, le groupe devenait foule, et les conseils dégénéraient en un bruit de voix confuses. Pressé, poussé en tous sens par ces amis trop ardents qui s'excitaient les uns les autres, l'Archevêque parvient à grand'peine jusqu'au pavillon royal. Il y pénètre, et brusquement au tumulte succède le silence : l'Archevêque de Cantorbéiy s'est jeté aux genoux du Roi d'Angleterre.

Depuis quatre ans passés, depuis les scènes de Northampton, c'est la première fois que Henri II revoit Thomas Becket.

A côté du primat l'archevêque de Sens s'est âge-

nouille aussi : Henri se hâte de les relever l'un et l'autre :

— Sire, dit alors Thomas à voix haute et du ton « le plus respectueux, faites-moi merci ; je me remets « à Dieu et à vous, pour l'honneur de Dieu et le « vôtre. »

Un frisson parcourt l'assemblée ; tout le monde a entendu, tout le monde a compris le sens de ces paroles, Henri II mieux que personne, et sur-le-champ il éclate en propos outrageants. « Nous le savions « bien menteur, murmurent quelques français, mais « nous ne le savions pas si brutal. » Sa colère déborde : il reproche à l'Archevêque en termes insultants son orgueil, son opiniâtreté, son oubli des faveurs accumulées autrefois sur sa tête. <'< Vous étiez « magnifique lorsque vous teniez le grand sceau ; mais « vous aviez votre plan : vous attiriez ainsi l'hom- « mage féodal de tant de chevaliers, dans le but de « vous servir d'eux un jour pour détrôner votre ^( maître ! »

« Sire, réplique Thomas avec calme, ce n'est pas « ici le lieu ni le moment de faire l'apologie de ma « carrière de Chancelier. J'en appelle seulement au « témoignage du seigneur Roi de France, de tous <^ ceux qui sont ici présents, et qui savent ce que j'ai « fait alors à votre honneur et à votre profit. Quant « à moi, il ne m'appartiendrait pas de vous le rap- "< peler à cette heure ; j'aurais l'air de vous repro- « cher mes services; à Dieu ne plaise! »

Henri sent qu'il fait fausse route : interrompant l'Archevêque, il se tourne brusquement vers Louis le Jeune :

<{. Voyez, seigneur Roi, voyez et considérez la folie « de cet homme! Ne s'est-il pas enfui de son Eglise?

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