LE COLLOQUE DE SAINT-LÉGER
Thomas Becket venait d'arriver à Étampes, lorsqu'il fut rejoint par l'évêque de Poitiers; mais pour comprendre la mission dont le prélat se disait chargé, il nous faut dire ce qui était advenu dans le camp du Roi d'Angleterre après la rupture de la conférence.
En voyant Henri s'éloigner, les trois envoyés du Pape le suivirent, décidés à lui donner connaissance de la Lettre apostolique dans laquelle Alexandre III le menaçait des censures ecclésiastiques s'il ne se prêtait enfin à la conclusion de la paix. Mais le Roi savait par Bernard du Coudray le sens du document pontifical ; à peine Simon avait-il ouvert la bouche que Henri l'interrompit : « J'ai refusé, dit-il, de sous- '' crire tout-à-l'heure aux conditions qui m'étaient « posées ne voulant pas paraître faire la paix sous " la pression de la nécessité; mais je vous deman- « derai conseil pour agir en cette affaire. Obtenez >■< seulement de l'Archevêque le serment d'observer ■«; les coutumes ; car si l'on trouve dans ces lois -^< quelques dispositions dures ou intolérables, je '< suis tout prêt à les corriger selon l'avis des per- « sonnages d'Église que je manderai prochainement .« à cet effet. >/ Puis il s'étendit sur les libertés dont T. II. 10
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jouissait le clergé en Angleterre; à l'entendre il n'y avait pas dans toute la chrétienté d'Église plus paisible et plus favorisée que celle de ses états ; et pourtant ce clergé n'était-il pas en grande majorité composé d'hommes souillés de tous les crimes, sacrilèges, adultères, voleurs de grand chemin, homicides, incendiaires, etc? Et à cette diatribe, clercs aussi bien que laïques d'approuver et de dire que le Roi avait raison ! En fait on aurait pu le croire à Rome, à voir quels ambassadeurs le généreux prince envoyait.
Ayant laissé passer ce flot de promesses étrangement mêlées, Simon et ses collègues précisèrent la question en insistant pour que le Roi reçût l'Archevêque en grâce et lui rendît la possession paisible de son siège, ainsi que le voulait le Pontife romain. A quoi Henri répliqua qu'en effet peut-être pourraitil permettre à Thomas de rentrer à Cantorbéry, si ses conseillers intimes étaient de cet avis; quant à le recevoir en grâce, c'était chose à laquelle on ne devait pas s'attendre, puisque ce serait pour le Roi renoncer au bénéfice de l'exemption prononcée à son profit par le Souverain Pontife : Alexandre III n'avaitil pas écrit que le souverain ne pourrait être frappé de censures par l'Archevêque jusqu'au jour où il aurait rendu sa faveur au primat ?
Comment de tels discours eurent-ils l'heur de désarmer pour un temps les commissaires pontificaux? Il est difficile de l'expliquer ; il est certain pourtant,, d'après le rapport même de Simon du Mont-Dieu, qu'ils jugèrent bon d'user encore une fois de douceur et de remettre à plus tard la lecture de la lettre comminatoire dont l'original était entre leurs mains. Henri ne souhaitait rien de plus ; en quittant Montmirail, il ne nourrisait qu'un désir, celui de gagner
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du temps pour arriver à rompre les liens qu'il avait dû accepter. Aussi se hâtait-il d'envoyer au Pape une troisième ambassade, pendant que les deux Pères Chartreux et Bernard du Coudray cheminaient vers Sens.
Ils furent devancés par un autre négociateur, l'évêque de Poitiers, qui fit assez grande diligence pour atteindre l'Archevêque à Étampes. Qui l'envoyait ? Nous ne le savons pas au juste, et peut-être ne prenait-il conseil que de lui-même. Il insista vivement auprès de son illustre ami pour lui arracher la promesse de s'en remettre entièrement au Roi; ayant connu les espérances données aux trois religieux, il les avait trouvées si belles, si solides, qu'il ne doutait plus de la paix si Thomas se montrait de son côté souple et facile. Mais l'exilé n'était pas si crédule que tant d'honnêtes gens dont Henri Plantagenet avait trop aisément raison. Il déclara au prélat négociateur sa résolution de ne rien promettre qui pût blesser la loi divine, l'honneur de Dieu, les privilèges de l'ordre ecclésiastique, ni la liberté de l'Église ; sous ces réserves il était prêt à tout peur l'amour du Roi. Incontinent l'évêque repartit, et s'en fut à franc étrier trouver Henri, lui annonçant que l'Archevêque s'en remettait à sa décision de préférence à tout autre juge, demandant seulement que le Roi pourvût à l'honneur du royaume et à celui du primat d'Angleterre, en ne mettant pas celui-ci dans le cas d'offenser le Pape ni de léser l'Église (i). Le prélat eut d'ailleurs la loyauté d'informer son ami de la manière en laquelle il avait travesti sa pensée; et naïvement il ajoutait : « Le Roi a reçu ces assu-
I. Materials, t. vi, page 491 ; Johan. Episcop. Pictav. ad Thomam Cant. ep. « Haec est forma ».
<", rances avec plus de faveur que je n'espérais. » En homme entendu et plein de zèle, Jean avait déjà tout arrangé, non seulement la formule jusque là introuvable d'un malentendu acceptable par les deux parties, mais jusqu'à la marche et à la forme des négociations ; il ne fallait pas qu'une solution si heureusement préparée vînt à échouer misérablement comme naguère à Montmirail faute de protocoles soigneusement rédigés : « De l'avis du Roi, disait-il, « vous êtes trop loin pour qu'on puisse bien s'ac- « corder. Trouvez-vous le 22 février à Marmoutiers; « le Roi sera ce jour même à Tours ; vous ne « paraîtrez pas, mais les messagers iront aisément de « l'une à l'autre résidence. Seulement le Roi demande « que je le prévienne huit jours d'avance, car il « sera en Normandie. »
Thomas prit aussitôt la plume et répondit (i): « Très cher ami, pourquoi en avoir agi de la sorte « avec nous? Pourquoi nous avoir pendus, vous et «moi, à la même corde? Vous avez fourni à cet « homme une belle occasion de nous nuire et de « nous calomnier tous les deux. Cet être avide de « gloriole (2), et altéré de haine contre l'Eglise, va « faire proclamer à cor et à cris, à la face de la chré- j « tienté entière, que nous lui avons fait une soumis- « sion entière, sans condition, sans mention aucune « de l'honneur de Dieu et de notre ordre. Cepen- « dant quoi de plus nécessaire à formuler que ces « clauses, puisque ce sont là les points principaux « sur lesquels porte le débat, sur lesquels se concen- « trent les efforts de ceux qui veulent déshonorer
1. Materials, t. vi, page 493, ep. « Carissime, ut quid fecisti nobis sic ».