CHAPITRE IX
contribue ainsi à égarer la conscience publique sans rien empêcher. A cela nous ne contredirons certes pas, mais est-ce bien le cas du Chancelier Becket ? Nous le demandons en effet tout d'abord : qui donc doit dire oi^i est le mal, où est le bien? Les chefs de l'Eglise, sans doute. Et tant que ceux-Là ne protestent point qui sont placés par l'Esprit-Saint pour régir l'Église, pourquoi le ministre de l'Etat devrait-il être plus exigeant qu'eux-mêmes? Si le mal se fait, la responsabilité incombera premièrement aux pasteurs muets qui n'ont pas averti. Que si ce ministre, plus sage et plus courageux que les évêques, ose tenter d'améliorer une situation dont il n'est pas le maître ; s'il parvient, à force de dévouement, à atténuer des maux contre lesquels l'épiscopat même n'ose élever la voix ; s'il se sert de son crédit pour circonscrire et restreindre les abus le plus possible; encore qu'il se prévale de l'autorité que lui confère une coutume abusive, encore qu'il ne puisse prévenir toute atteinte au droit, le condamnera-t-on pour coopération coupable? Le mettra-t-on dans la même catégorie que les hommes obscurs qui n'ont aucun moyen d'atténuer les effets d'une loi mauvaise? Ceux-là font leur devoir, parfois héroïquement, en abandonnant leurs fonctions plutôt que de coopérer à l'application de lois iniques. S'en faire les exécuteurs, même avec les quelques tempéraments possibles, ce ne serait, en somme, que mettre ces lois en vigueur et les faire entrer dans les mœurs du peuple ; quand le mal est dénoncé par les chefs de l'Église enseignante, pour le chrétien il ne reste plus qu'à refuser sa coopération. Mais combien est différent le cas du Chancelier Becket? Qu'il garde peut-être à l'égard de l'Église quelques dehors sévères, sans outrepasser les bornes de la justice ; qu'il ne renonce pas avec éclat à telle prérogative,
abusivement comptée dès avant lui au nombre des droits de la couronne, mais qu'il en use de telle sorte que sa puissante main travaille avec succès, quoique en secret, à enrayer les funestes progrès des mauvaises coutumes, à conjurer les redoutables effets de la colère royale ; n'est-il pas clair qu'il aura servi l'Église, loin d'avoir soutenu les prétentions régaliennes du pouvoir temporel? qu'il aura répondu pleinement à l'attente du primat d'Angleterre, lequel ne lui a pas destiné une autre mission et ne réclame pas de lui un autre genre de services?
Est-ce donc ainsi que Thomas se conduit? Les biographes nous l'affirment (i) ; or ils ne connaissaient point les accusations de duplicité, d'orgueil indomptable, jetées bien plus tard à la face glorieuse de saint Thomas Becket. Ils ne pouvaient pas même les prévoir, car ce n'était point ainsi qu'on raisonnait de leur temps. Un chrétien avait-il cru remarquer jadis de la dureté dans la conduite du Chancelier à l'égard de l'Église ? Lorsqu'ensuite il voyait se produire à son tombeau d'innombrables prodiges, il avouait trouver là une contradiction apparente qu'il ne pouvait expliquer; il se demandait comment avait pu être méritée par cet homme la gloire dont il jouissait évidemment au Ciel ; mais le chrétien du xii' siècle, ne pouvant récuser le témoignage du miracle, ne songeait pas une minute à suspecter la bonne foi du martyr (2). Aussi lorsque des biographes contemporains nous expliquent le double jeu conduit par le Chancelier
1. Joh. Sarisb. « Variis artibus varios eludere dolos. » — Rog. Pontin. « Caute et quasi ex occulto, ne suspicioni pateret... » etc. [Materials, t. IV, pages 12, 14). — Guill. Cant. » Portans nécessitâtes ecclesiae, et quatenus regia severitas et reverentia permisit contra regem contendens. » [Ibid., t. I, page 5).