CHAPITRE IX
s'indignait; les barons faisaient écho à l'éclat de sa colère, quand le Chancelier se leva. Quelles furent ses paroles? Hélas, ceux qui les donnent pour un plaidoyer en faveur des droits régaliens ne peuvent mettre sous nos veux que quatre lignes, dont une en grande partie grattée, les trois autres corrigées après coup, et par la main même à laquelle nous devons le manuscrit (i). Ainsi le copiste du xii^ siècle ne savait pas lui-même ce qu'il devait écrire! Que pourrait-on sérieusement conclure du texte tronqué, fruste, remanié, qu'il nous a légué?
Mais admettons encore que les paroles incomplètes prêtées à Thomas Becket aient été réellement prononcées par lui. Le sens général, pour autant qu'on peut le deviner, était celui d'un rappel au serment de fidélité adressé à l'orateur imprudent. Et quand cela serait, qu'en conclure? Hilaire de Chichester avait certainement dépassé les limites de la vérité. Le Roi s'irritait d'entendre affirmer la suprématie du Saint-Siège ; mais n'y avait-il que cela dans la phrase de l'évêque ? Étaitce nécessairement contre cette assertion que Thomas s'élevait, s'il blâmait en termes généraux un écart de l'orateur ? Le prélat avait raison de dénier aux laïques, même aux rois, le pouvoir lV accorder sans l'assentiment de l'Église, des dignités ecclésiastiques, ou des libertés, par rapport à l'ordre hiérarchique dans le sens ordinaire du mot. Mais il avait tort de refuser aux princes le pouvoir de confirmer des dignités ou libertés établies conformément au droit. Il avait tort de dire qu'un laïque, en fondant une abbaye, ne pouvait stipuler pour elle la soumission immédiate au Souverain Pontife,
I. Ce point a été mis en lumière par le R. P. Morris, après un examen minutieux des manuscrits Domitien II et Vitellius D de la Cottonienne. [The Life of S. Thomas^ 2" éd., pages 548-551).
Pasteur unique de toutes les brebis du troupeau. C'est le droit de tout fondateur de poser les conditions qu'il juge nécessaires ; une fois agréées par l'Église elles ont force de loi. En fait, telle était bien la situation de La Bataille, régulièrement constituée, comme en témoignaient les chartes authentiques. Hilaire de Chichester se mettait donc dans le cas d'être attaqué par tout le monde, et rappelé par tout le monde au respect des prérogatives royales : par les régalistes, à raison des vérités énoncées dans la phrase malencontreuse ; par les vrais catholiques, à raison des erreurs qui s'y trouvaient mêlées, et qui attaquaient réellement les droits de la couronne. Pourquoi veut-on que Thomas se soit rangé dans le premier parti, alors qu'il se plaçait bien plus véritablement dans le second, par le rappel au serment de fidélité qu'il énonçait en termes généraux ? Qu'on nous prouve, par un fait bien certain, et non par des textes vagues et mal présentés, que le Chancelier tenait pour César ; on aura alors le droit de chercher à interpréter dans le même sens les quatre lignes du texte obscur et mutilé qui nous retient. Mais ce fait positif, on ne peut le citer. Nous, au contraire, nous avons à produire les affirmations positives des contemporains, rappelées ci-dessus ; plus que cela, nous avons la lettre que Thomas écrivait dix ans plus tard au Souverain Pontife^et dans laquelle il témoigne toute l'indignation qui bouillonnait dans son cœur, pendant ce plaid tenu au chapitre de Colchester. Son sentiment personnel était favorable à l'évêque, entre les mains duquel se trouvaient des documents importants qu'il ne sut pas faire valoir. Thomas fut témoin de la brutalité avec laquelle Henri termina et jugea le procès ; longtemps après, il s'en expliquait avec force, alors que l'évêque de Chichester comptait parmi ses plus dan-