CHAPITRE I I
Sablé avec quelques autres chevaliers, en tout cent quarante, commandés par Robert de Caen, comte de Glocester, fils naturel du feu roi. A la tête d'une aussi faible escorte, la courageuse femme venait revendiquer ses droits. On reconnut son sang à cette fière audace ; et comme il arrive d'ordinaire, un revirement d'opinion s'opéra en faveur du parti le plus entreprenant.
De là une scission qui divisa le royaume en deux camps ennemis. La pauvre Angleterre allait souffrir vingt ans d'une guerre civile conduite avec une rage effroyable. Les désastres qui l'accablèrent alors ne furent jamais égalés depuis, non pas même par les calamités de la guerre des deux Roses. Tour à tour vainqueurs et vaincus, les deux prétendants se partagèrent la souveraineté nominale du pays, Etienne dans l'est, Mathilde dans l'ouest. Mais les véritables maîtres du royaume étaient les brabançons et flamands accourus sous les enseignes de Boulogne, les seigneurs chefs de bande^ et généralement quiconque pouvait bâtir un donjon qui devenait bientôt un antre de démons, dit la chronique. On violait même des églises, qu'on fortifiait, et qui se transformaient en repaires de bandits. Un village sur trois était la proie de quelque brigand ; dans le comté de Kent, Guillaume de Loo, vicomte d'Ypres, s'était fortement établi, et dominait en maître; et dans certaines contrées l'on pouvait voyager tout un jour sans renconter créature humaine.
Il est aisé que de comprendre combien de ruines s'accumulaient en Angleterre pendant cette triste période, là même où ne passaient pas le fer et le feu. La bourgeoisie de Londres fut cruellement éprouvée. On estimait plus tard à 20,000 cavaliers et 60,000 fantassins le nombre des hommes que la capitale avait dû fournir au roi Etienne ; or, c'était la bourgeoisie qui avait surtout porté le poids de pareils armements. Tout commerce était arrêté, toute
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propriété dévastée ; Londres même fut par moments l'enjeu du combat. Ne sont-ce pas là « les temps d'angoisses » dont parle un biographe de Thomas Becket, en se reportant aux premières années de son héros (i).
Mathilde avait donc bien des raisons pour prévoir des jours de gêne et de pauvreté après les années passées dans l'opulence. Elle ne tenait que plus fortement à son dessein de donner à Thomas une instruction qui lui permît de se suffire un jour. Peut-être même songeait-elle pour lui à la cléricature, bien que le jeune homme ne paraisse pas avoir tourné alors ses pensées vers ce but. Pour procurer à son fils une instruction plus suivie et plus complète, Mathilde obtint qu'il fût envoyé aux écoles de Paris. 11 allait y retrouver un grand nombre de ses compatriotes qui accouraient en foule dans la capitale française, devenue dès lors la métropole des sciences. Pour nous renseigner sur le séjour qu'y fit notre héros, nous n'avons qu'une légende, et nous la reproduirons dans toute sa simplicité ; car elle date au moins du xiv" siècle et eut cours autrefois dans toute l'Europe (2).
Or ça, lisons-nous, les écoliers de Paris avaient tous quelque liaison avec une amie de leur choix et vivaient dans cette coupable intimité (3). Seul, Thomas