‹ Saint Thomas de CantorbéryChapitre 117 sur 294 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

l'élection d'un séculier à une dignité qui, depuis saint Augustin [i], n'avait été dévolue qu'à des fiis de saint Benoît. Les deux seules exceptions connues avaient laissé de mauvais souvenirs, les Archevêques ainsi élus ayant fini de malc mort. D'autres considéraient comme un danger l'amitié bien connue du Roi pour le Chancelier, ainsi que le dévouement avec lequel Thomas Becket servait son maître. Ils craignaient que l'élection d'un tel favori n'aboutît à la main-mise de l'État sur l'Église d'Angleterre, à la dilapidation des biens et à la perte des droits ecclésiastiques. A tout prendre, ceux-ci raisonnaient juste, car l'histoire nous dit qu'on soupçonna fort le Roi de n'avoir pas nourri d'autres projets en présentant le Chancelier comme candidat à l'élection. Mais on répondait qu'au contraire, Henri Plantagenet ne serait que de meilleur accord, lorsqu'il aurait à traiter avec un homme auquel étaient dès longtemps acquises toutes ses faveurs ; argument singulier dans la bouche de religieux qui devaient assez connaître le Roi pour n'en pas augurer si bien. Ce furent peut-être les délégués royaux qui soutinrent cette thèse, car on ne la comprend guère sur les lèvres des moines ; or la Providence permit qu'un plaidoyer si faible ralliât les suffrages. Comme tout le monde s'accordait à reconnaître l'intégrité de vie et de mœurs qui distinguait le Chancelier, tous les électeurs s'accordèrent aussi à lui donner leur voix. Nous retenons, quant à nous, seulement ceci, que la discussion fut assez libre pour que l'élection ne fût point viciée. Richarci. de Luci et ses collègues assurèrent ainsi la réussite des projets de leur royal maître beaucoup mieux qu'en pesant

I. Il s'agit ici de saint Augustin, moine bénédictin de Saint-André au mont Cœlius, envoyé par saint Grégoire pour évangéliser l'Angleterre, et premier archevêque de Cantorbéry.

l66 SAINT THOMAS DE CANTORBÉRY

violemment sur le conseil monastique. Ils avaient fait connaître la préférence du Roi; mais on avait bien vu naguère, par l'exemple des chanoines d'Exeter, que l'expression d'un désir, fût-il celui de Henri Plantagenet, ne faisait pas nécessairement loi, pour peu que le chapitre voulût se montrer ferme. La démarche de Richard ne pouvait donc plus tard fournir matière à aucun recours canonique à l'effet d'obtenir la cassation d'une élection irrégulière. Seul, Thomas Becket formulera un jour des doutes sur la validité de la procédure suivie au chapitre de Cantorbéry, mais l'autorité suprême fera justice de ses scrupules.

L'élection une fois acquise, le Grand Justicier convoqua aussitôt à Westminster les hauts barons du royaume, avec les évêques, abbés, et prieurs conventuels d'Angleterre. Le prince héritier devait présider la réunion, aux lieu et place de son père. Il n'avait que sept ans, mais par deux fois déjà Henri Plantagenet avait fait prêter serment d'allégeance au jeune prince par tous les feudataires de la couronne.

Au jour dit, mercredi avant la Pentecôte, l'assemblée se réunit dans le réfectoire des moines de Westminster (i). Le prieur Wibert de Cantorbéry parut avec quelques uns des anciens de son monastère, et déclara l'élection canonique et unanime à la dignité primatiale de Thomas Becket, archidiacre de Cantorbéry et Chancelier du royaume. Une voix s'éleva pour protester, c'était celle de Gilbert Foliot, évêque de Hereford. Cet unique opposant, malheureusement pour lui, était suspect de parler dans son propre intérêt ; en vain donnait-il à entendre que le Chancelier avait maltraité l'Église : on se disait tout bas que Thomas avait surtout

Page 1