CHAPITRE X
le tort d'être élu à une dignité que Foliot ambitionnait dès longtemps (i). Aussi devant les murmures improbateurs de l'assemblée, l'évêque de Hereford se hâta-t-il de mettre fin à sa protestation, et lorsqu'on alla aux voix, la sienne s'unit à celles de tous ses collègues et des barons pour acclamer l'élection de Thomas Becket (2).
Le Chancelier était présent, sa dignité l'y obligeait ; et sans aucun doute même il se tenait à la place que lui assignait son rang, auprès du jeune prince royal, dont il avait été constitué tuteur par le Roi lui-même. Aucun historien, aucun biographe, cependant, ne fait remarquer sa présence ; aucun ne nous dit, par conséquent, quelles émotions étaient les siennes pendant que son sort était ainsi mis en question ; mais qui ne les devinera ? Ne sait-on pas, de sa bouche même, quelles appréhensions lui causait la pensée d'être appelé au siège métropolitain ? Ne savons-nous pas quel avenir de troubles et de luttes sans trêve il entrevoyait, jugeant de l'avenir par le présent et le passé ?
Mais voici qu'un évêque se lève et s'avance vers le trône. C'est Henri de Winchester, depuis peu revenu en Angleterre après les années de son séjour à Cluny. Le royal lignage, le grand âge du prélat, le rôle important qu'il a joué dans l'histoire du pays, lui assurent le respect et la déférence de tous. Il se dirige vers l'élu, et l'amène aux pieds du prince, qu'entourent le Grand Justicier d'Angleterre, le comte de Leicester, et d'autres puissants barons. Henri prend la parole et demande d'abord si le prince confirme l'élection qui
1. Materials^ t. vr, page i6. Lettre de Jean de Salisb. à saint Thomas : « Litteras quas ad consolationem. »
2. Gilbert, d'ailleurs, ne modifia pas ses sentiments ; si Ton en croit Fitzstephen, il allait répétant que « le Roi faisait des miracles ; ne venait-il pas de transformer un chevalier en archevêque ? »
vient d'avoir lieu? Le jeune roi, que l'histoire connaîtra sous le nom de Henri Court-Mantel, répond de sa voix enfantine, en donnant toute confirmation, en vertu des pleins pouvoirs que lui a délégués son royal père. Grand spectacle que celui de -cette majesté, révérée même dans un enfant de sept ans par les plus puissants seigneurs, par les plus vénérables prélats. Des yeux qui ne voient plus que pouvoirs impuissants à conquérir seulement l'estime, aimeraient sans doute à • se reposer sur un pareil tableau, mais il faut poursuivre.
L'évêque de Winchester veut obtenir davantage :
« Mes seigneurs, dit-il, encore un mot. Notre élu « a tenu longtemps dans ses mains la justice et les « finances du royaume ; il a été admis dans le conseil « privé du Roi ; l'Église aujourd'hui vous demande « pour lui quittance de tous comptes, de toutes reven- « dications et réclamations. >^
Henri Court-Mantel donne aussitôt la décharge que sollicite l'évêque de Winchester ; et les hauts barons, grands officiers de la couronne, en vertu des pouvoirs à eux confiés par Henri II, joignent leur approbation à la royale parole du jeune prince. L'assemblée, composée de tout ce que l'Angleterre comptait de plus grave et de plus illustre, comprit le sens et la portée de cette quittance ; le fait désormais était de notoriété publique, attesté par les témoignages les plus imposants (i): un jour devait venir où l'on aurait besoin de s'en souvenir.
Tout était consommé ; devant les yeux de Thomas
I. Joh. de Sarisb. Balduino Exon. « Expectatione longa » [Mater. ^ t. VI, page 97). — Garn. P. S^ M., page 19. — Guill. Cant. [Materials, t. I, page 9). — Fitzst. [Ibid., t. m, page 36). — Herb. de Bosh. [Ibid., page 185).
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Becket se déroulait seule la perspective des sacrifices et des luttes pour la cause de Dieu. Ceux qui s'étonneront ensuite en le voyant mener une vie si différente de celle qu'il a\'ait jusqu'alors affectée, ne songerontils donc point à l'année que vient de traverser l'élu de Cantorbéry, aux longs et cruels instants de cette élection solennelle ? Mais non, il leur aurait fallu connaître les secrets de sa piété fervente, de sa foi et de sa charité, pour comprendre quelles lumières avaient pu pendant ce temps jaillir dans une âme déjà toute préparée à les recevoir ; quels austères enseignements le Souverain Maître avait pu faire entendre à un cœur toujours pur et d'avance dévoué à son service. Vienne maintenant l'onction du Saint-Esprit apportant la plénitude de ses dons : l'âme de Thomas sera marquée du sceau du sacerdoce avec une puissance dont les effets atteindront jusqu'aux dernières profondeurs.
La cérémonie du sacre était fixée au dimanche suivant, octave de la Pentecôte; et le samedi l'archidiacre de Cantorbéry, élu à la dignité primatiale, devait être ordonné prêtre. On se hâtait. C'est que de Normandie un rescrit royal était arrivé, on l'avoua plus tard (i) : Henri II ordonnait de surseoir à l'élection ! Pourquoi ce revirement ? Pourquoi le Roi semblait-il regretter les ordres si péremptoirement donnés à Richard de Luci au château de Falaise ? Peut-être faut-il voir en cela l'influence de l'impératrice Mathilde, qui passa pour s'être montrée hostile au projet du Roi. Elle connaissait trop, sans doute, les principes de Thomas, comme aussi ceux de son fils ; et il n'est pas téméraire de croire qu'elle souhaitait prévenir un conflit en écartant la candidature du Chancelier posée par le Roi