‹ Saint Thomas de CantorbéryChapitre 119 sur 294 · I. Garn. P. S'' M., page · texte numérisé non relu

I. Garn. P. S'' M., page

l^O SAINT THOMAS DE CANTORBÉRY

Henri. Cette supposition s'accorde avec l'attitude qu'adopta plus tard l'impératrice-reine entre les deux partis. Quelques personnes connurent l'opposition de Mathilde ; Thomas Becket n'en eut jamais aucune preuve directe (i).

Mais tout ce que Dieu veut, nul ne le peut défaire,

dit Garnier le Clerc. Les barons celèrent à l'élu l'existence même du nouveau rescrit, et se hâtèrent de placer le Roi en présence d'un fait accompli. La noblesse et l'épiscopat d'Angleterre étant convoqués à Cantorbéry pour la cérémonie du sacre, la route de la capitale à la ville métropolitaine vit passer sans relâche avec le jeune roi tous les personnages les plus considérables du royaume, suivis de leur train fastueux. Les populations, déjà prévenues par la renommée, se pressaient à ce spectacle ; et bientôt des acclamations enthousiastes saluèrent un cortège qui s'avançait, celui de l'élu, entouré de ses clercs et des chevaliers attachés à sa maison. C'était toujours le Chancelier Thomas, et les populations multipliaient les ovations sur ses pas. Lui, cependant, il allait pensif au milieu des démonstrations de la foule, songeant à toute autre chose qu'à jouir d'un triomphe. Déplorant en son cœur de voir, comme il dira plus tard, un homme voué aux plaisirs du monde élevé maintenant à la dignité de pasteur des peuples, il gémissait devant Dieu, et cherchait comment il pourrait suppléer à tant de vertus qui lui manquaient, pensait-il. Aussi, se tournant vers Herbert de Bosham, que nous voyons pour la première fois apparaître à ses côtés, il lui dit: « Si vous remarquez

I. Materials, t. v, page 410. Ep. cleri Angliae : « Quae vestro, pater. » — Page 516, Ep. Thom. Cant. Gilberto London. « Mirandum. »

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« jamais en moi quelque chose de répréhensible, si « vous entendez d'autres personnes me blâmer sur tel « ou tel sujet, ne manquez pas de m'en avertir sans « détours : deux paires d'yeux voient toujours mieux « qu'une. »

Bientôt l'on aperçut au loin les pinacles dorés de l'église primatiale, et l'ange aux ailes éployées dont l'image étincelante couronnait le clocher central. Enfin l'on atteignit les portes de Cantorbéry ; Thomas mettant pied à terre ne put contenir son émotion, lorsqu'il vit venir à sa rencontre les évêques et le clergé, marchant processionnellement avec les barons et chevaliers, au son des belles cloches qui jetaient dans les airs leurs volées joyeuses, dominant les chants sacrés et les cris d'allégresse de la multitude. Voici enfin la basilique, œuvre de saint Anselme, et que Thomas a depuis longtemps appris à connaître. Elle a quitté ses livrées de deuil, et la longue nef romane est tout entière parée de riches tentures. Sur les degrés qui s'élèvent au centre de la croisée, l'autel de la Sainte Croix s'offre d'abord à la vue ; et au-delà se déploie « le chœur admirable », L'autel majeur se dresse au fond, tourné vers la chaire patriarcale qui occupe le point extrême de l'abside, et au-dessus de laquelle on voit étinceler une grande croix d'or et de cristal. Sur la trabes qui la supporte (i), les statues et les reliques des saints dans leurs châsses brillantes forment une garde d'honneur à l'étendard du Christ qui a vaincu le monde.

I. La trabes était une poutre richement ornée, placée horizontalement à une certaine hauteur et appuyée à chaque extrémité sur une colonne. Elle supportait ordinairement une croix avec des flambeaux, souvent des statues et des reliquaires, comme à Cantorbéry. Primitivement, croyons-nous, elle n'était destinée qu'à porter le luminaire nécessaire pour éclairer le chœur, mais peu à peu l'usage prévalut de l'orner comme nous venons de le dire.

Plan de la Cathédrale.

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Thomas a eu bien souvent sous les yeux ce spectacle et ces enseignements. Il sait quels protecteurs ont, du haut des cieux, les regards tournés vers la basilique. Là-bas, fermant le collatéral du nord à l'entrée du transept, le premier autel de la Vierge Marie; la statue de Notre-Dame s'élève sur une colonnette, au pied de laquelle Thomas aimera prier. Le second autel de la Reine des Saints est sous le chœur même, dans la crypte, et porte le nom de Notre-Dame-sous- Voûte ; entre tous les sanctuaires que la Vierge compte en Angleterre, c'est ici l'un des plus vénérés. Puis, dans les transepts et tout autour de l'abside, les autels des saints Apôtres Pierre et Paul, Jean et André, de saint Jean-Baptiste, de saint Etienne, des saints Innocents ; ceux des grands pontifes Nicolas et Martin ; du saint Patriarche Benoît, de Grégoire le Grand et d'Augustin, dont les noms rappellent à l'Angleterre ce qu'elle doit à la règle bénédictine ; Marie-Madeleine, Michel et Gabriel, les deux Archanges forts et fidèles; tels sont les protecteurs de la vénérable primatiale. Comme inspirateurs plus spéciaux encore, Thomas voit autour de lui les saints qui l'ont précédé sur le même siège : Odon, Elphège le martyr, Dunstan le puissant réformateur; leurs reliques sont là, dans des châsses enrichies par la piété des fidèles ; et tout auprès reposent dans leurs tombeaux glorieux, Wilfrid le pontife persécuté, Anselme enfin, qui jeta aux échos de la chrétienté l'affirmation triomphante ; « Dieu « n'aime rien tant en ce monde que la liberté de son « Eglise ! //

Telle est donc la basilique auguste où Thomas Becket a reçu tous les ordres, et où il va tout-à-I'heure être marqué du sceau du sacerdoce. Le samedi de la Pentecôte, 2 juin 1162, le vit ordonner prêtre par

l'évêque de Rochester, jadis son protecteur, lorsque, jeune clerc de Londres, Thomas arrivait à la cour de Cantorbéry. La cérémonie du sacre était fixée au lendemain; mais quel serait le prélat consécrateur ? Le métropolitain du nord était depuis longtemps en possession de privilèges pour procéder à cette fonction, et Roger de Pont-l'Évêque ne manqua pas de les faire valoir par ses envoyés, car il n'était pas venu en personne. 11 aurait donc fallu différer ; or nous savons qu'autour du jeune roi l'on était pressé. Attendu, répondit-on, que l'archevêque d'York se refuse à faire la profession d'obéissance qu'il doit à l'Eglise de Cantorbéry, et qu'il ne veut pas renoncer à des droits usurpés, nous lui refusons celui de sacrer l'Archevêque. Grâces à Dieu, les mains de l'homme que Thomas avait à grand'peine sauvé d'une dégradation infamante ne répandirent pas l'huile sainte sur la tête du nouveau primat. D'autres compétiteurs furent encore écartés pour divers motifs. On s'accorda enfin pour déférer l'honneur à l'évêque de Winchester.

Seize évêques se trouvèrent le lendemain, dimanche 3 juin, aux côtés du prélat consécrateur : c'étaient tous les suffragants de la province de Cantorbéry, trois sièges étant vacants. L'imposante cérémonie se déroula devant le jeune roi et une assistance nombreuse composée d'abbés, de religieux, de clercs séculiers, de seigneurs de tous rangs, du peuple fidèle enfin qui se pressait dans les nefs de l'église. Un incident caractéristique vint marquer le caractère spécial de la fonction. Après les interrogations préliminaires adressées par le prélat consécrateur à l'élu, Henri de Winchester à l'improviste ajouta une question insolite, dont la portée fut certainement comprise de plusieurs :

— Frère très-cher, dit le pontife à l'élu, il me reste

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« à VOUS demander de choisir entre deux choses, que « vous ne pouvez conserver à la fois : dites donc dès « maintenant quel choix vous faites entre la faveur du « roi de cette terre et celle du Roi des cieux?

— Avec l'aide de Dieu, répondit Thomas, dès cette « heure mon choix est fait. Jamais pour l'amour et la « faveur d'un roi de la terre je ne renoncerai à la « grâce du Roi des cieux (i). »

La cérémonie du sacre une fois achevée, Thomas était désormais pontife; il possédait la plénitude du sacerdoce, mais non point encore la juridiction métropolitaine. Donner à un évéque pouvoir et juridiction sur ses frères dans l'épiscopat, celui-là seul le peut qui a reçu lui-même du Fils de Dieu pouvoir sur les brebis et les agneaux, sur les pasteurs et les fidèles. Le pallium est le symbole de la juridiction archiépiscopale aussi bien que le signe visible de la subordination du nouveau pontife à l'égard du successeur de Pierre. Le livre des cérémonies pontificales pour l'antique Église de Cantorbéry affirmait cette double signification en ne permettant pas l'intronisation d'un nouvel archevêque avant qu'il fût revêtu du pallium (2), soit

1. Girald. Camb. ap. Wharton, Atiglia Sacra^ t. ir, page 420 (Londini, 1691). — Cfr. J. Morris, The Life of S . Thomas Becket, page 71. — La question posée par l'évêque de Winchester était certainement en dehors des usages liturgiques, car elle ne se trouve dans aucun des Pontificaux anglais étudiés par Maskell, Monutnenta ritualia Ecclesiœ Anglicanœ (11" éd.), t. II. pages 260 et suiv.

2. Maskell, loc. cit., pages 315 et suiv. — Il est surprenant que le savant auteur n'ait pas compris le sens de cette rubrique. II a cru voir une innovation au Pontifical romain, dans les formules qui, depuis le xm* siècle, affirment la signification du pallium [Monumcuta ritualia, page 31g, note 5). Quoique les formules anciennement usitées en Angleterre ne soient pas explicites sur le point qui nous occupe, il n'en reste pas moins que, d'après le Pontifical même de Cantorbéry, l'Archevêque, une fois sacré, ne pouvait être intronisé, ni partant agir comme métropolitain, avant d'avoir reçu le pallium. D'où il appert évidemment qu'il tenait de Rome la juridiction sur ses suffragants. Il est permis de voir

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qu'il allât lui-même le recevoir des mains du Pape, soit que, pour des raisons sérieuses, il dût envoyer des délégués spéciaux chargés de solliciter la concession de cet insigne. La cérémonie de l'intronisation dut donc être différée pour Thomas Becket.

A l'issue de la fonction, le nouveau pontife se rendit à la chapelle absidale de la basilique, dédiée à la Sainte-Trinité. Il y célébra la messe, et peu de jours après institua la solennité annuelle de la fête de la Très-Sainte Trinité dans l'église primatiale, au jour octave de la Pentecôte (i).

dans cette antique disposition une heureuse sauvegarde pour la foi d'une Église au sein de laquelle le primat de Cantorbéry jouissait de pouvoirs si étendus ; n'égalaient-ils pas ceux d'un patriarche ecclésiastique ?

I Quant à la célébration d'une "Tmesse privée après la concélébration à la messe du sacre, elle était licite, remarque le R. P. Morris [Tke Life of S. TJtontas, page 69) ; une décrétale d'Alexandre II, insérée au Décret de Gratien permettait encore deux messes en un seul jour, à la dévotion du Pontife (Distinct. I, De consecratiune^ cap. Sufficit . Il y avait là un reste de l'ancienne liberté dont l'histoire des Saints nous fournit certains exemples, entre autres celui de saiit Léon III qui célébrait jusqu'à sept et neuf messes en un même jour. Innocent III abolit le dernier vestige de cette coutume 1 Décret. ConsiiIuistt\ de celebratione missarum).

L'institution de la fête de la Sainte-Trinité à Cantorbéry présente plus d'obscurité. Le témoignage sur lequel repose notre affirmation est grave ; c'est celui de Gervais, moine de Cantorbérv (t. i, page 171^ qui puise les renseignements de cette nature dans les archives mêmes de son Église. Il dit : « Thomas Cantuariensis archiepiscopus instituit festivitatem (< principalem Sanctae Trinitatis singulis annis in perpetuum die octa- « varum Pentecostes celebrandam, unde et ipse eadem die missam (< celebravit. » Le texte est formel. On n'y peut objecter que ces paroles de Fitzstephen : « Anno gratiae mclxii, octava Pentecostes, ecclesiœ « Cantuariensis festa die Sanctse Trinitatis, in ipsa metropolitana eccle-

« sia beatus Thomas est archiepiscopus ordinatus. » (page 36). Les

autres biographes ne parlent que de l'octave de la Pentecôte ou ne mentionnent aucune date. Mais le témoignage de Fitzstephen peut-il ici infirmer celui de Gervais ? Non, évidemment ; le chroniqueur de Cantorbéry fait mention spéciale de l'institution de la fête, et cela d'après les archives du monastère ; le biographe parle, au contraire, douze ans et plus après cette institution, et ses paroles peuvent parfaitement ne se rapporter qu'à la fête telle qu'elle est observée à la date où il écrit. Il n'y a d'ailleurs aucun autre argument à objecter contre l'affirmation

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