CHAPITRE XI
prêté que nécessitait ce genre de mortification, sans l'interrompre cependant, il se procura trois haires toutes pareilles, recouvertes de linge à l'extérieur, afin que nul ne pût deviner le secret que Thomas cachait avec soin, comme la vierge Cécile. En effet, le prieur de Merton, demeuré son confesseur après avoir été son maître, connut seul ce que l'Archevêque souffrait ; le domestique de Thomas dut cependant aussi être mis dans la confidence parce qu'il était besoin de lui pour laver le vêtement de crin. Malgré les soins du fidèle et discret serAàteur, le saint Archevêque endurait pourtant, en outre, le supplice de ce que l'on a nommé un cilice vivant, sans que personne en soupçonnât jamais rien. Sans doute, aux yeux de Dieu, la nouvelle armure de Thomas faisait bien oublier celle qu'il avait trop souvent portée au service du Roi son maître.
Voyons maintenant comment il ordonnait sa journée, lorsque des affaires ne l'appelaient point au dehors. Nous dirons ensuite comment il envisageait ses devoirs d'Archevêque, en tant que pontife et en tant que suprême juge ecclésiastique dans le royaume.
A minuit, le son des cloches appelait au chœur les religieux pour matines. L'Archevêque y assistait. L'office terminé, il se rendait dans une salle écartée où l'on introduisait treize pauvres, dont Thomas lavait et baisait les pieds ; sainte pratique propagée par les monastères et devenue si commune au moyen-âge ; l'exemple en était même souvent donné par des têtes couronnées. Ce pieux office une fois accompli, l'Archevêque servait à tous ses pauvres un copieux repas, puis les congédiait avant faurore. en remettant à chacun quatre pièces de monnaie.
L'aube apparaissait ; Thomas se retirait alors dans son appartement pour y goûter quelques instants de
sommeil ; mais les religieux reposaient encore au dortoir que l'Archevêque était déjà occupé à lire l'Écriture Sainte. Herbert de Bosham entrait à ce moment, et servait de guide à son maître dans l'étude de la Bible, car Thomas la lisait avec le respect et l'humilité qui font comprendre le péril des vues personnelles sur un pareil terrain. Faut-il avouer pourtant que nous ne retrouvons presque nulle part, dans sa correspondance, le mode d'interprétation de l'Écriture que Herbert porte jusqu'à l'abus le plus fatigant ? L'Archevêque n'use guère de l'allégorie, et il argumente d'après le sens littéral du texte sacré, pour l'ordinaire. Cela nous inclinerait à croire que le rôle de Herbert était moins principal qu'il ne le croyait, dans les conférences intimes de la matinée au palais de Cantorbéry. Thomas goûtait néanmoins avec bonheur ces heures paisibles, où il se désaltérait aux sources vives des Écritures inspirées. Combien de fois ne lui arriva-t-il pas de s'écrier : « Oh ! que ne puis-je être « quitte de tous les soucis de ce monde, pour me « livrer sans trouble aux études sacrées ! Combien je « serais soigneux de réparer le temps perdu ! >^ Et par le fait, on le voyait mettre à profit tous les instants de répit que lui laissaient de multiples occupations, pour aller s'asseoir dans le cloître des moines, et y étudier comme eux en silence. Souvent même il cachait dans les manches de son vêtement quelques feuillets qu'il en tirait bien vite, aussitôt qu'il était seul et trouvait un moment de loisir. Mais continuons à voir se dérouler sa journée.
Lorsque Herbert avait quitté l'Archevêque, celui-ci demeurait seul dans son appartement, où nul n'était admis jusqu'à neuf heures du matin. Heures passées sans autres témoins que Dieu et ses saints Anges, et